HEIL(!)DEGGER MON AMOUR ! par Hannah Arendt

Publié le par Hannah Arendt

Ils reviennent.
Ils reviennent.

Le philosophe nazi et antisémite Heidegger bénéficie chez les philosophes français, notamment "Les Nouveaux",d'une admiration renouvelée.

- sujet du bac : la philosophie protège-t-elle de la crapulerie ?

Heidegger écrivait :

Toutest là : le complot mondial et même cosmique, le destin métaphysique, la désignation de la communauté criminelle dont il exigeait «l’extermination totale» neuf ans avant la conférence de Wannsee. Dieudonné a été inculpé d’incitation à la haine raciale pour des propos plus mesurés; mais quiconque s’inquièterait de la publication de cette insanité heideggérienne se verrait accusé de vouloir censurer le grand Penseur.

Peter Trawny, éditeur des «Cahiers noirs», cite aujourd’hui cette phrase dans son livre «Heidegger et l’antisémitisme» (Seuil, 2014, p. 79), mais elle ne figure pas dans le tome mentionné, paru en 1998. Elle avait été expurgée, ce qui en dit long sur les manipulations éditoriales de cette «Œuvre complète».

Or l’éditeur scientifique n’est autre que Trawny lui-même: il découvre aujourd’hui une phrase qu’il avait complaisamment omise voici quinze ans. Comme jadis Colomb l’Amérique, il aura été le dernier à «découvrir» aujourd’hui l’antisémitisme de Heidegger [2].

Depuis des décennies, les étudiants et disciples juifs de Heidegger sont instrumentés pour écarter tout soupçon d’antisémitisme; en premier lieu, Hannah Arendt, dont la figure participe de l’iconisation de Heidegger, au théâtre comme au cinéma [3]. Dans son ouvrage, dont il revendique la dimension apologétique, Peter Trawny exploite cette tactique: côté dames, comme Arendt ne suffit plus, il mobilise Blochmann et Kaléko; côté messieurs, Hermann Cohen, Theodor Herzl, Martin Buber, le rabbin Prinz, Freud et même Walther Rathenau.

En outre, il dissocie les Juifs de la «juiverie mondiale» et élève l’argument classique de l’exception au niveau d’un débat ontologique: Heidegger ne serait pas vraiment antisémite, car il exécrait les Juifs en général et non en particulier. Trawny concilie ainsi l’appel à l’extermination et ce qu’il appelle «l’entente cordiale avec des Juifs» (p. 132). Ainsi, «l’antisémitisme au plan de l’histoire de l’Être» ne viserait personne, puisqu’«il est très difficile d’imaginer que ce contre quoi il se dirige soit incarné dans des personnes déterminées» (p. 134) [4].

Cette lustration va-t-elle se poursuivre dans le colloque international organisé à la Bibliothèque nationale de France fin janvier 2015, avec pour invité vedette Peter Trawny lui-même? La présentation en ligne commence ainsi:

Dans cette énumération voisinent les adversaires (comme Cassirer, Adorno, Anders) et les sectateurs (Arendt, Derrida); des gens qui ont eu des relations épisodiques (Marcuse, Strauss), voire nulles (Freud); des théoriciens marxistes ou marxisants (Lukacs, Marcuse, Adorno, Anders) et d’autres réputés de droite (comme Strauss).

Sur seize auteurs, seuls Rosenzweig, Buber et Levinas ont un rapport définissable avec le judaïsme. Les autres sont athées, ou chrétiens (comme Husserl). Rien ne permet de les étiqueter comme «penseurs juifs», sinon des origines familiales – dont on sait l’inanité dangereuse et qui ne disent rien des projets intellectuels ni des œuvres [5].

Sauf à estimer comme jadis Hitler que les Juifs sont une «race mentale», rien ne réunit ces auteurs, sinon le vœu d’une grande réconciliation, au-delà des positions politiques et des antagonismes, autour de la figure de Heidegger, qui devient de manière forcée le centre organisateur de la pensée «juive» contemporaine.

Depuis des décennies, depuis que l’Extermination des Juifs a semblé résumer commodément les crimes nazis, de nombreux essayistes ont rapproché Juifs et Nazis. Sans même songer aux radicaux antisionistes qui assimilent étoile de David et croix gammée, certains, renouvelant le thème de l’élection, ont par exemple imaginé que «Mein Kampf» avait été inspiré par un rabbin [6].

Publié dans Salon de lecture

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