Hélène Morsly, la toulousaine de Sète

Publié le par Hèlène Morsly

Souriez, vous êtes filmés !
Souriez, vous êtes filmés !

Les attentats de Paris, j’en ai eu connaissance à Toulouse, quand François F, inquiet pour sa fille qui habite dans les arrondissements concernés, a annoncé à sa compagne, Marion Bdans une même phrase très calme que des attentats avaient eu lieu et que leur fille, sa famille, allaient bien. François et Marion sont comédiens dans une troupe de théâtre itinérant créée il y a bientôt trente ans, « L’Agit ».

Ce soir-là avait lieu la représentation d’une de leur création « Sankara Mitterand » où l’on nous donne à voir, re-voir, entendre le chef d’Etat «éclair » du Burkina Faso, Thomas Sankara, révolutionnaire assassiné vite fait pour avoir exhorté les pays d’Afrique à ne pas payer une dette écrasante avec laquelle aucune émancipation des peuples n’était envisageable. Il fallait continuer à exploiter les ressources et commercer. Exit Sankara. L’entendre était exaltant, l’homme est beau, les paroles avec, on est dans les années 80.

Le raccourci temporel avec le 13 novembre 2015 fut saisissant.
Comment ne pas voir, entendre, que « ce qui « nous » arrive », est en lien direct avec « ce que « nous » avons fait » ou plutôt ce que « nous n’avons pas fait ».

Alors je m’excuse de revenir à mon sillon personnel de « l’identité » – que je comptais arrêter de creuser -, mais il s’avère qu’on m’y « oblige ».

Le jour où Magyd Cherfi, membre du groupe toulousain Zebda, est devenu, de libre choix, Français jusqu’au fond de l’âme et du cœur (1), moi je me suis sentie Arabe. Mais pas par liberté de choix. Et cela, me concernant, est somme toute assez rare.

Arabe, ça m’arrive quand je dois présenter ma carte d’identité avec mon second prénom, Saadia (la bienheureuse, ça veut dire), quelquefois ça tique en mairie quand je la renouvelle. Et dans ce cas-là, je pense fugacement à tous les autres, celles et ceux pour qui « ça » se voit sans qu’il y ait besoin de présenter ses papiers. A l’insupportable regard des gens qui lèvent les yeux de la carte au visage, puis les re-baissent du visage à la carte, aller-retour et vice-versa.

Au lendemain des attentats de Paris, en terrasse de bar dans ma bonne ville ensoleillée de Sète, l’un d’entre mes vieux copains du cru se croit obligé de me présenter à d’autres comme « Algérienne ». Je me dis : « voilà, on y est ». Faut dire que je l’attendais depuis un certain temps, celle-là. Quoi ? L’assignation. L’assignation non pas à résidence, là où je vis, là où je choisis de vivre, là où j’ai vécu, enfant, adolescente, grande fille. Non l’assignation aux origines parce que c’est « à la mode ». Et me concernant, l’assignation à ma moitié d’origine, la plus rigolote, la plus exotique. L’ascendance gasconne qui fait mon autre moitié, il semble qu’elle n’intéresse personne, en fait, plus les temps avancent (ou reculent, moi je dirais).

Mes copains « de gauche » vont se marrer sous cape, depuis le temps qu’ils pensent que je fais dans le déni des origines, et penser que ce « coming out » est étonnant. Sûr que le moment est pas le meilleur pour la ramener, mais puisque la mode est au courage… Allons au bistrot !

Donc non. Pas déni, pas rejet, juste pas hyper fondateur de mon identité.
« Papa » est certes Arabe, mais il m’a pas appris à le dire dans sa langue d’origine, il m’a plutôt appris le français, qu’il enseignait, le latin, qu’il enseignait. Le grec j’ai pas voulu, ça commençait à faire trop. Il a même essayé de m’apprendre l’anglais mais ce fut un échec patent.

Car « papa », quoiqu’Arabe, était prof de lettres classiques. Et « papa » m’a pas appris l’islam, il m’a traînée à l’église parce qu’il était gravement catho. Et je peux vous servir la tête de Saint-Jean-Baptiste sur un plateau, incollable je suis. Mes copains fils de profs athées en sont estomaqués (appartenance de classe oblige, j’ai plus de copains fils de profs que fils de manœuvres algériens, et je crois pas que ce soit par déni des origines).

Pourquoi « papa » est pas un bon musulman ? Parce que bien que né à Skikda, à l’époque Philippeville, il a vécu plus longtemps en Rodézie occidentale (Villefranche-de-Rouergue) qu’en Arabie orientale (l’Algérie qui, disait-il, est un beau pays. Ce dont je ne doute pas mais dont je ne sais rien puisque je n’y suis jamais allée, pas par déni donc, mais par manque d’opportunité et on dira d’historicité personnelle).

Bref ça ne fait pas partie de mes « thématiques récurrentes », l’immigration, et j’ai toujours trouvé un peu foireux qu’on me demande prioritairement mon avis sur les banlieues françaises alors que j’ai passé mon enfance à la campagne entourée de profs et d’une famille maternelle gasco-gasconne.

Mais ça a commencé à me gratter l’an passé en lisant un papier du maire de Béziers sur l’identité occitane – qui, elle, pour moi est fondatrice vu que qu’elle m’accompagne poétiquement et politiquement depuis mes débuts d’âge adulte (quand on décide par soi même de refuser les aliénations et les assignations et de choisir ses combats) -, et que je m’en suis sentie « expulsée » de l’Occitanie du fait de mes origines douteuses par ce nouveau maire de cette pauvre et magnifique ville maltraitée de Béziers.

Ça n’a fait qu’un tour dans le cerveau et ça nous a fait un petit film de dessous les fagots (2). Et je l’ai un peu ramené sur mon « métissage » perso pour dire que je suis chez moi, pampala, et qu’il est pas né celui qui va me dire que c’est pas vrai, pampalaid.

Ce que je veux dire par ce long détour par moi-même, c’est qu’il est toujours plus intéressant d’apprendre de l’autre par son histoire, toujours complexe, cet écheveau d’histoires peu banales et singulières, que par l’assignation à des clichés. Et que l’identité est une construction, pas un machin figé. Pour un être humain comme pour un territoire. Et que l’assignation, c’est l’immobilité. Et l’immobilité… C’est le refus de la pensée. La pensée est mouvement.

Et j’ai bien peur qu’on soit figés pour un bon bout de temps. Et pas seulement d’effroi.

Novembre 2015

  1. Magyd Cherfi a écrit un article publié dans Libé et La dépêche du Midi au lendemain des attentats, « Carnages » dans lequel il exprime sa « naissance » à la France ce 13 novembre.
  2. A voir ici : https://vimeo.com/128730488 – code : orb7

Publié dans Jour de la Femme

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