Les terreurs enfantines

Publié le par Gérard Pommier

La mère castratrice

De Gérard Pommier, à lire absolument L'Ordre sexuel, Lacan pour les nuls,

la réponse à plein de questions que vous n'avez jamais osées...

Entre deux et six ans, les enfants traversent une période plus ou moins longue de cauchemars. Ces terreurs nocturnes sont souvent indéfinissables : une peur de « quyelque chose » s’impose, avant que l’on sache de quoi [1][1] La phobie est toujours le suffixe d’une autre chose,.... Et puis, au fur et à mesure que s’installe la période de latence, les monstres s’amenuisent, s’évaporent enfin. De sorte que le clinicien aura cette idée juste que la phobie est une sorte de plaque tournante entre refoulement primordial et refoulement secondaire [2][2] Dans le séminaire du 7 mai 1969, Lacan affirmait que.... De cette évolution, il pourrait déduire que la phobie est liée à l’enfance et que, lorsqu’elle se maintient ou réapparaît, c’est qu’émerge le vestige d’un autre temps. Ce serait oublier que la phobie a évolué, qu’elle s’est diversifiée selon les potentialités de la structure.

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Les phobies de l’enfance témoignent du moment le plus contradictoire de la construction de l’Œdipe, et c’est seulement dans cette occurrence évolutive qu’elles constituent une entité clinique isolable, quoique pendant peu de temps. Tout aussitôt, elles se prennent dans une structure dont elles ne sont plus qu’une variable. La phobie fonctionne comme une plaque tournante, puis devient une partie d’un ensemble plus vaste qu’elle aura aidé à construire. Peut-être réduite à de minuscules entités, peut-être masquée par de multiples ratiocinations, on retrouvera les phobies dans les psychoses, les névroses ou les perversions. N’importe quelle forme clinique peut exposer son refoulé soit sous forme de somatisations, soit hors du corps sous forme de phobies (soit d’ailleurs les deux). Cette potentialité dépend du complexe paternel, qui intéresse à des titres divers toutes les structures [3][3] Les psychoses, par exemple, entretiennent un rapport....

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Examinons pour commencer cette « plaque tournante ». Ce qui angoisse d’abord le sujet, c’est la façon dont son corps entier est aliéné dans le désir de l’Autre maternel. Cet Autre, ou plutôt le manque de cet Autre sera l’occasion de la phobie primaire. Avec le manque, l’agoraphobie fonctionne comme une « première » phobie, au sens où, à la porte d’entrée de la plaque tournante qui va translater le refoulement primordial en refoulement secondaire, l’angoisse de la castration maternelle tire le sujet vers un vide dont il a horreur. Ce vide, qui forme l’arrière-fond de toute phobie, c’est l’angoisse du sujet d’être aspiré par l’identification à un phallus maternel absent. C’est cette phobie du vide qui se déclenche régressivement dans les névroses, lorsque le père chute de sa place et laisse s’ouvrir l’insondable gouffre de la demande maternelle. L’agoraphobie « primaire » est aussitôt incarnée par quelque objet [4][4] C’est en ce sens que « la phobie a été proposée à l’angoisse.... Le symbole phobique cristallise au point même où le signifiant manque. Un vide sans mot déclenche une agoraphobie du corps en situation de basculer dans ce manque, qui l’aspire vertigineusement. Dans cette angoisse d’une chute imminente, une phobie sert d’abord de rambarde au corps.

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À l’orée de la plaque tournante, s’engage à pleine puissance le monstre total de l’angoisse de la castration maternelle, que l’angoisse de la castration par le père fait ensuite bifurquer selon les multiples voies fantasmatiques de la séduction ou de la scène primitive, jusqu’aux fines ramifications de l’hystéro-phobie. Au fur et à mesure que le père apparaît comme agent de la castration, cette phobie primaire se dialectise. Le trauma sexuel « du » père, éparpille le monstre d’origine, au point que l’on reconnaît à peine les rejetons phobiques dans les papillonnements fantasmatiques de la névrose, à proportion de l’angoisse [5][5] Dans son article sur « les psychonévroses de défense »,....

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Paul-Laurent Assoun a fait remarquer que Freud dégage deux grands ordres de phobies : les phobies de situation et les phobies d’objet [6][6] Cf. Paul-Laurent Assoun, Leçons psychanalytiques sur.... Ces deux ordres retracent le devenir de la plaque tournante phobique : le corps entier est d’abord pris comme phallus maternel, et il n’échappe à l’angoisse qu’en tombant sous le coup de la castration par le père, qui concerne cette fois-ci le pénis. L’angoisse de la castration maternelle ouvre un gouffre, aussitôt déplacé vers l’agent de cette castration, un père. Cette angoisse de second ordre abandonne le vide où le corps est pris « en situation » pour s’extérioriser en objets phobiques. La phobie de situation concerne le corps dans l’espace (qui est toujours celui du grand Autre) et précède les phobies d’objet, qui ne les éliminent pas. Elles peuvent réapparaître à des moments d’angoisse particuliers. Freud lui-même a souffert de telles phobies de situation régressives, notamment au cours de ses voyages [7][7] Les témoignages de ses angoisses abondent dans les....

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Les phobies d’objet s’élaborent à partir des symboles des traumatismes de l’histoire selon le feuilletage de la névrose infantile, et elles prennent leur régime de croisière à l’age adulte. Elles s’appuient sur des symboles à multiples connexions (régressives et progressives) et rien n’est plus variable par exemple que l’origine des phobies d’animaux (Tierphobie). Un animal de légende sort de son récit, ou bien un animal familier se défamiliarise. Il condense plusieurs chaînes, et peut grimper à lui seul les différents degrés de la phobie. Le cheval du Petit Hans, par exemple, peut mordre, menaçant d’avaler le corps tout entier. Il peut tomber, tirer une charrette, symboliser les scénarios qui formalisent l’angoisse de castration, jusqu’à représenter le père lui-même, faisant ainsi ressortir « l’essence remarquablement diffuse et aussi bien si strictement déterminée de la phobie ». Le cheval est devenu l’objet de prédilection de « l’attitude ambivalente envers le père [8][8] Cf. Sigmund Freud, « Le petit Hans », op. cit. ». L’angoisse de la castration de la mère enclenche l’horlogerie phobique qui, après un tour de cadran, met le père en position d’agent de cette castration, selon un nouvel avatar qui utilise le même animal phobique. Au début du « Petit Hans », le cheval est d’abord lié à la mère [9][9] Comme l’écrit Freud : « Le trouble nerveux débute par..., puis il incarne le père.

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La dynamique de la phobie va de l’angoisse du vide à l’angoisse de « quelque chose » de vivant, qui capitalise plusieurs lignes de pensées contradictoires synchroniquement et diachroniquement. L’objet phobique est incompréhensible, parce qu’il fonctionne en même temps sur plusieurs tableaux, allant de l’aliénation maternelle aux contradictions du complexe paternel. Mais il met ainsi en scène un père violeur qui plonge dans la régression, de sorte que, d’autre part, son enveloppe formelle pulsionnelle (surtout orale et scopique) remémore l’angoisse de la castration maternelle. En somme, et tout comme le symptôme, il a un pied dans l’enfance, et l’autre dans l’âge adulte [10][10] La forme régressive pulsionnelle infantile a beaucoup....

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Pourquoi un certain objet cristallise-t-il brusquement en phobie ? Lorsqu’arrive le moment où s’impose une angoisse de ce qui n’a pas de nom, ou une contradiction aussi incompréhensible que l’amour et la haine, le sujet s’absente de ce dilemme qui le dépasse, et dans ce moment d’absence, le problème se transpose au dehors. « Lui-même » se retranche d’une énigme qu’il ne comprend pas. Le sujet s’est lâché lui-même, et se retrouve au-dehors dans ses sensations, qui cristallisent ainsi sur un objet [11][11] Il s’est lâché au sens de cette bizarre « lâcheté morale »,.... Ce n’est donc pas simplement que le sujet opérerait une division pratique entre l’amour de son père et la haine projetée sur l’objet phobique. C’est plutôt que l’objet reprend à son compte l’ensemble du problème posé, et reste aussi incompréhensible que lui [12][12] L’objet phobique, au même titre qu’une image de rêve,.... L’objet phobique est donc loin d’être la simple projection d’une représentation angoissante, comme une sorte d’avant-poste en réalité protecteur. Semblable à l’image du rêve au contraire, son oxymore extériorise la réalisation d’un désir.

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Plus précisément, il angoisse à proportion d’un désir refoulé. Ainsi, par exemple, dans L’interprétation des rêves [13][13] Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, chapitre..., une jeune femme a des désirs de mort refoulés à l’égard de sa mère. Freud écrit à son propos :

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« Elle présenta des phobies hystériques ; celle qui la tourmentait le plus était l’idée qu’il avait pu arriver quelque chose à sa mère. Où qu’elle se trouvât, elle se précipitait vers la maison pour s’assurer que sa mère vivait encore. »

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Freud n’emploie-t-il pas ici le terme de phobie par excès ? Car rien ne ressemble à un objet de ce nom dans son exemple. Mais en y réfléchissant mieux, apparaît une caractéristique inapparente dans la plupart des objets phobiques : on discerne mal à quel titre ils réalisent un désir refoulé. La phobie expose la part la plus obscure du désir humain : son masochisme foncier, qui n’est nullement ce qui viendrait contrarier le désir, mais le désir lui-même [14][14] Le rêve est une réalisation de désir alors qu’il expose....

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L’angoisse trouve dans l’objet une cause qui la fixe et délimite l’espace. La phobie s’étage d’une phobie primaire à une phobie secondaire qui, lorsqu’elle régresse, ne retombe pas purement et simplement dans le premier genre, dont elle emprunte seulement la formalisation pulsionnelle (par exemple, un loup – paternel, sodomise par dévoration – pulsionnelle). On peut généraliser ce constat en montrant que les phobies de l’adulte ne sont pas en continuité avec celles de l’enfance, ou plus exactement que, une fois passée la fin de l’adolescence, il se produit un changement qualitatif irréversible des mêmes matériaux. C’est que le traumatisme sexuel du père devient à ce moment seulement « compréhensible », au sens de la jouissance sexuelle qu’il comporte, tout du moins. En ce sens, il existe des phobies qui sont propres à l’adolescence, comme la phobie du sang, l’érythrophobie, les dysmorphophobies, ou des phobies liées aux modifications corporelles. Elles sont liées à l’avènement d’une jouissance sexuelle totalement différente de celle de l’enfance, perverse polymorphe. Quelles que soient leurs enveloppes formelles, elles n’en jouent pas moins une répétition générale de l’affrontement avec le père, dont le dénouement est parfois incertain.

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Il arrive ainsi qu’une phobie se développe tardivement. Après tout, c’est pendant la vie entière que frappent des traumatismes articulés à ceux de l’enfance (c’est même la définition de la névrose « adulte »). Ce fut le cas de cette jeune femme récemment arrivée en France qui avait été brusquement incapable de conduire sa voiture. À chaque fois qu’elle prenait le volant, elle avait le sentiment qu’elle allait mourir d’un moment à l’autre. Je lui demandais depuis quand elle avait son permis. Depuis plus d’un an, répondit-elle… et elle y repensait brusquement en le disant, son mari avait été tué quelques jours plus tard dans une action de guérilla. Elle avait toujours pensé que cet homme serait assassiné un jour ou l’autre, et sa phobie s’était déclenchée à peu près au moment anniversaire de son décès. C’était elle, maintenant, qui se sentait menacée de mort imminente, comme si elle payait ainsi sa culpabilité d’avoir aimé un homme dont elle avait pressenti le destin. Elle l’avait murmuré : « Oui, je savais qu’il allait mourir. » Cette « phobie-anniversaire » renvoyait sûrement à d’autres événements de l’enfance. Mais le fait est que, sans pousser plus loin l’investigation, elle n’y pensait même plus quelques semaines plus tard.

Publié dans Eros et Thanatos

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