Minc, Macron, même combat, même coups bas !

Publié le par Médiapart

Un homme sous influence...
Un homme sous influence...

En dix ans, la quasi-totalité des médias français sont tombés dans les mains d’une dizaine d’hommes d’affaires et de milliardaires. Dans le livre Main basse sur l’information, qui vient de paraître, notre confrère Laurent Mauduit détaille cette concentration sans précédent et les risques que fait peser cette « presse d’industrie » sur le pluralisme et la liberté d’information.

Ils sont dix : Dassault, Lagardère, Pinault, Arnault, Niel, Bergé, Pigasse, Bolloré, Drahi, Bouygues. Et ces dix hommes d'affaires, milliardaires ou oligarques français – toujours en lien avec le monde politique ou dépendants de la commande publique – détiennent aujourd'hui la quasi-totalité des médias français. Dans un livre qui sort ce 8 septembre, Main basse sur l'information (éditions Don Quichotte), notre confrère Laurent Mauduit documente cette concentration sans précédent et ses graves conséquences sur le pluralisme et la liberté d'informer.

Le phénomène n'est pas nouveau, diront certains. Hubert Beuve-Méry, fondateur du journal Le Monde à la Libération, n'avait cessé de dénoncer cette « presse d'industrie »qui s'était engloutie dans les scandales durant l'entre-deux-guerres. Dès 2008, année de son lancement, Mediapart avait lancé avec Reporters sans frontières l'« Appel de la Colline » pour défendre « l'indépendance, la transparence et le pluralisme » (cet appel est à lire ici).

Depuis, la situation n'a fait qu'empirer, voyant les titres tomber les uns après les autres dans les mains de puissances financières ou industrielles dont le cœur de métier n'est nullement l'information mais les armes, le BTP, la téléphonie, la banque d'affaires…Libération, Le Monde, Les Échos, Le Point, L'Express, L'Obs, Télérama, Courrier International, Radio Nova, Les Inrockuptibles, mais aussi Canal+, RMC, BFM, I-télé : tous ces titres sont désormais absorbés dans d'énormes conglomérats, souvent réduits au simple rôle de levier d'influence.

Les premières victimes de ce naufrage français sont les lecteurs et la liberté d'informer. Et pas grand-monde ne s'en inquiète. Que Serge Dassault, avionneur, marchand d'armes, puisse être également sénateur LR, propriétaire du Figaro et mis en examen pour corruption et fraude électorale, ne gêne personne. Que Vincent Bolloré procède depuis un an à une purge éditoriale sans précédent à Canal+ ne provoque aucun émoi particulier des responsables politiques. Que Patrick Drahi, patron de SFR, mette la main surLibération, L'Express, BFM et RMC ne suscite pas plus de réactions…

Laurent Mauduit détaille ces prises de contrôle et leur impact. Les Échos, seul quotidien économique, peut-il enquêter sérieusement et en liberté sur les montages financiers du groupe LVMH en étant la propriété de Bernard Arnault ? Le Monde a-t-il révélé les coulisses de l'empire construit par Xavier Niel ? C'est cette mise sous tutelle du journalisme qui apparaît au fil des prises de contrôle de titres indépendants. Main basse sur l'information met également en évidence cette autre particularité très française : l'endogamie du monde des affaires et les liens d'intérêt entre bon nombre des acteurs de ce nouveau paysage médiatique.

De cet état des lieux inquiétant pour le pluralisme et le dynamisme du débat public émerge une autre faillite : celle du pouvoir politique. François Hollande et ses gouvernements successifs, spectateurs ou parfois complices, n'auront donc rien fait pour empêcher une telle concentration et une telle dépendance des médias. Une histoire, à sa façon, résume cette descente aux enfers de la presse française : c'est celle du groupe Le Monde, de sa prise de contrôle et de sa normalisation éditoriale. Une histoire où l'on retrouve un certain Emmanuel Macron et quelques acteurs clés du capitalisme parisien. Ci-dessous, nous vous proposons de larges extraits d'un chapitre de Main basse sur l'information :

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Le Monde, ou la seconde mort de Beuve-Méry

Cette histoire, c’est le syndrome de l’escalier meurtrier : il ne faut surtout pas tomber de la première marche. Car après le danger est grand de tout dévaler, sans jamais s’arrêter. C’est la terrible histoire du Monde qui, violant en 2005 les principes d’indépendance édictés par Hubert Beuve-Méry, finit par tomber cinq ans plus tard, en novembre 2010, sous le contrôle du patron de Free-Iliad Xavier Niel, de l’associé gérant de la banque Lazard Matthieu Pigasse et du milliardaire et ex-patron d’Yves Saint Laurent, Pierre Bergé.

Pour Le Monde, c’est en quelque sorte la fin de son indépendance. Car en 2005, même si la rupture avec le passé est majeure lors de l’entrée du groupe Lagardère à hauteur de 16 % du capital, les journalistes conservent la majorité au travers de la Société des rédacteurs du Monde (SRM). Mais cette majorité, ils la perdront définitivement en 2010 : Le Monde, qu’Hubert Beuve-Méry voulait tenir à distance de la « presse d’industrie », tombe alors dans l’escarcelle de ces trois richissimes hommes d’affaires, qui mettent 110 millions d’euros au total pour contrôler 60 % du capital, aux côtés du groupe de presse espagnol Prisa, éditeur d’El Païs.

Baptisé « BNP » (pour Bergé, Niel, Pigasse), le trio ne parvient à ses fins qu’au terme d’une violente confrontation avec un autre groupe candidat au rachat, emmené par Claude Perdriel, le propriétaire des Sanibroyeurs SFA et du Nouvel Observateur. Cette bataille tient en haleine les milieux d’affaires parisiens et donne lieu à une chronique de ma consœur du Canard enchaîné, Odile Benyahia-Kouider, dans son livre Un si petit Monde.

Dans cette confrontation entre les deux clans rivaux, les coups tordus n’ont pas manqué. Dans son livre L’Ambigu Monsieur Macron, le journaliste Marc Endeweld raconte une histoire saisissante, qui n’a pas eu la publicité qu’elle méritait, bien que (ou peut-être parce que) elle en dise long sur les méthodes utilisées dans la vie des affaires, et celles pratiquées par… un jeune ex-ministre aujourd’hui en vogue.

La scène se passe à Paris, le 3 septembre 2010, à hauteur du 10, avenue George-V. Il y a là plusieurs journalistes membres du bureau de la Société des rédacteurs du Monde(SRM), dont son président, Gilles van Kote, et Adrien de Tricornot.

À ce moment-là, les personnels du Monde ont depuis un peu plus de deux mois (le 25 juin pour être précis) écarté par leur vote l’offre de rachat déposée par Claude Perdriel, qui avait les faveurs d’Alain Minc et de son mentor Nicolas Sarkozy, et choisi celle du trio Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre Bergé. C’est dans ce cadre qu’ils sont venus rencontrer le bras droit de Pierre Bergé, Jean-Francis Bretelle, qui coordonne l’offre du trio « BNP », pour obtenir des éclaircissements sur le système de commandite qui les lie entre eux ; lequel Jean-Francis Bretelle partage ses bureaux depuis toujours avec… Alain Minc.

Pour ce rendez-vous, les journalistes sont venus accompagnés de leur avocat, mais pas de l’associé gérant de la banque Rothschild, qui a eu la gentillesse de leur offrir bénévolement ses conseils au long du printemps et de l’été précédents, un certain Emmanuel Macron. Sans doute ce dernier y a-t-il vu un grand intérêt : s’occuper de près ou de loin du dossier du Monde, c’est assurément important pour un jeune banquier qui veut se forger un carnet d’adresses. Pourtant, les relations entre le bureau de la SRM et Emmanuel Macron, dont les recommandations ont parfois intrigué les journalistes, se sont progressivement distendues, si bien que ce jour-là le banquier n’a pas accompagné ses amis. Alain Minc toujours à la manœuvre

Quoi qu’il en soit, quand ils bavardent entre eux à quelques mètres du 10, avenue George-V, les journalistes du Monde ont la surprise de voir sortir des lieux Alain Minc, avec plusieurs autres personnes, qui s’engouffrent dans un taxi. Même si l’intéressé a été déchu de façon tumultueuse de son poste de président du conseil de surveillance deux ans et demi plus tôt, même s’il a comploté dans les coulisses en faveur de l’offre écartée, cela n’empêche pas des relations civiles ; les deux groupes, donc, se saluent. Simplement, Adrien de Tricornot a cru entrapercevoir Emmanuel Macron dans le groupe, lequel aurait aussitôt rebroussé chemin en espérant ne pas avoir été reconnu.

La suite de l’histoire, la voici telle que la rapporte Marc Endeweld : « Alain Minc aime le contact. Avant de s’engouffrer dans une berline noire avec ses interlocuteurs, ce 3 septembre 2010, il salue les journalistes du Monde, qu’il reconnaît tous. Macron, lui, a préféré rester à l’arrière et se réfugier dans l’immeuble. Il ignore si les journalistes l’ont vu, mais le futur ministre sait que, dans leur esprit, côtoyer Alain Minc vaut déjà trahison. Parmi le petit groupe, Adrien de Tricornot, spécialisé dans la finance et la macro-économie, a cru entrevoir son “ami” Emmanuel. Mais il veut en avoir le cœur net, et décide de franchir le portail d’entrée de l’immeuble. Dans la cour, personne. Le voilà alors grimpant les marches quatre à quatre. Au premier étage, il sonne aux bureaux de Minc et Bergé. Pas de réponse. Personne n’ouvre. Et dans l’escalier ? Aucune âme qui vive. Mais le journaliste est bel et bien persuadé d’avoir aperçu Emmanuel Macron en compagnie du gourou du Tout-Paris ! […]

« Tel un inspecteur de police traquant sa proie, voilà qu’il continue à monter l’escalier. Deuxième étage : toujours personne. Il ne se décourage pas et poursuit. Troisième. Quatrième. Cinquième. Plus il monte et plus il doute. Jusqu’au… sixième étage. C’est là que son étonnement trouve confirmation : Emmanuel Macron est posté sur le palier, à côté de l’ascenseur, son téléphone portable vissé à l’oreille, tournant le dos à l’escalier comme au journaliste. L’impétrant Tricornot se rapproche alors à un mètre à peine du banquier. L’autre se retourne : “Je suis au téléphone ; ne me dérange pas”, bredouille-t-il. On dirait un petit garçon pris sur le fait. “Quand il m’a vu arriver, il a perdu tous ses moyens, il m’a alors raconté qu’il avait perdu la clef pour entrer dans les bureaux du sixième étage. Il était comme un gamin qui venait de faire une bêtise”, se souvient Adrien de Tricornot. »

Ainsi l’associé gérant de la banque Rothschild, et futur ministre de l’économie, supposé aider à titre gracieux la rédaction du quotidien – ah, le généreux et désintéressé conseiller –, avait-il pris secrètement langue avec le chef de file du camp d’en face, et menait avec lui double jeu.

Sans doute les journalistes du Monde sont-ils à l’époque un peu naïfs. Car, dans le passé, Alain Minc a sans cesse été en affaires avec Édouard de Rothschild, le futur acquéreur deLibération, et c’est cette banque Rothschild qu’il impose au Monde comme banque-conseil à partir de 1995. Si Emmanuel Macron propose ses services aux journalistes pour l’opération de cession du journal, cela n’est en rien, contrairement à ce qu’il prétend, par engagement citoyen ou grandeur d’âme. Il est tout bonnement l’agent double d’Alain Minc.

De cela, il existe une autre preuve que je me suis procurée. Dans les semaines qui précèdent, Macron aide la société des journalistes à rédiger divers documents, et c’est lui qui se charge parfois de les adresser aux candidats au rachat ou aux administrateurs duMonde. Comme cette lettre, datée du 8 juin 2010 aux membres du conseil de surveillance pour leur demander que la date limite de dépôt des offres de rachat soit reportée du 11 au 21 juin. Le bureau de la SRM n’est pas convaincu qu’il soit nécessaire de demander ce report, qui correspond au souhait de Claude Perdriel, mais comme Emmanuel Macron pèse beaucoup en ce sens, il finit par accepter. Cependant, ce qu’ignorent les journalistes, c’est qu’Alain Minc est l’homme qui a soufflé cette suggestion à l’oreille de Macron. La preuve figure dans le document : quelques destinataires plus curieux que d’autres cliquent à l’époque sur l’onglet ad hoc et découvrent que le document Word a pour auteur un certain… Alain Minc !

Ce 8 juin 2010, à 20 h 21, Macron adresse ainsi par voie électronique une copie du courrier à Matthieu Pigasse. À 20 h 36, le même Matthieu Pigasse, qui n’est pas dupe, la fait suivre à quelques personnes avec cette mention : « Entre nous, il faudra qu’un jour la SRM comprenne la proximité qui existe entre Minc et son conseil [Rothschild…] qui plaide [C.Q.F.D. dans l’échange ci-dessous] pour le report du calendrier… »

À l’époque, Macron essaie aussi de promouvoir différents schémas, qui laissent pantois les journalistes car ils ne comprennent pas bien en quoi ils pourraient leur être favorables. Le banquier d’affaires va ainsi jusqu’à leur suggérer de pousser au dépôt de bilan du Monde. « Ainsi, ce sera le président du tribunal de commerce qui sera le maître des horloges », leur professe-t-il de manière un tantinet énigmatique. C’est d’ailleurs cette dernière proposition qui incite, en juillet 2010, le bureau de la SRM à prendre ses distances avec un banquier qui leur fait d’aussi étranges recommandations. Mais parmi les journalistes, nul n’imagine à l’époque que leur conseiller travaille en réalité pour le camp d’en face.

L’épilogue, c’est Adrien de Tricornot, journaliste courageux avec qui j’ai travaillé auMonde, qui me l’a raconté. Ce 3 septembre 2010, quand les journalistes du quotidien se séparent avenue George-V, Gilles van Kote est abasourdi qu’Emmanuel Macron ait pu aller se cacher au sixième étage mais, ne parvenant pas encore à croire à la trahison, il lâche à la cantonade avant de partir : « Si même Emmanuel, qui est tellement sympa, qui a travaillé gratos pour nous, nous a trahis, c’est vraiment à désespérer de l’humanité. »Quelques heures plus tard, il se ravise et, comprenant qu’ils se sont fait berner, il adresse un SMS à Adrien de Tricornot : « Tant pis pour l’humanité ! »

Le cas Matthieu Pigasse

Toujours est-il que, à la fin de cette année 2010, les dés sont jetés : Le Monde n’est plusLe Monde. Le journal est définitivement tombé entre les mains de ces puissances d’argent dont Beuve-Méry se défiait tant.

Pour prendre la mesure du séisme que l’événement présente pour le quotidien, il suffit d’observer le profil des personnalités qui prennent alors les commandes et les amis qu’ils installent au conseil de surveillance du groupe, entre 2012 et 2014. […]

À la tête d’un empire immense, riche à millions, Xavier Niel achète donc des journaux en veux-tu en voilà. Ce qui, entre autres avantages, le protège d’enquêtes embarrassantes sur le cœur de ses affaires, c’est-à-dire le groupe Free, rassemblant ses activités dans la téléphonie et Internet. À preuve, c’est la presse indépendante qui est à l’origine de la plupart des enquêtes importantes le concernant.

C’est par exemple Mediapart qui publie, sous ma plume, le passé judiciaire de Xavier Niel. Ou alors, c’est Politis qui, le 18 mai 2016, dans une remarquable enquête, présente les dessous du « système Free », avec force détails : sur les pressions exercées sur les salariés, au terme d’un plan baptisé « Marco Polo », afin de les décourager et les inciter à partir sans recours à un plan social en bonne et due forme ; sur « les techniques de harcèlement [qui] peuvent alors être mises en œuvre : détérioration des conditions de travail, isolement physique et moral, demandes floues et répétées suivies de reproches, jeu sur la mobilité… » ; sur les call-centers, sortes de « Germinal des temps modernes ».

Mais, dans les journaux du groupe, aucune enquête de ce type. De ces investigations dePolitis, appuyées par des témoignages accablants, il n’est par exemple à l’époque pas fait mention dans Le Monde, qui le même jour publie en revanche un article très élogieux sur son actionnaire, sous le titre : « Orange et Free font la course en tête dans la conquête de nouveaux abonnés ».

Le deuxième personnage du trio propriétaire du Monde, c’est Matthieu Pigasse. Un étrange personnage que ce jeune banquier d’affaires. Car, en chassant Alain Minc de la présidence du conseil de surveillance du Monde à la fin de 2007 (poste qu’il occupait depuis décembre 1994), la rédaction espérait sans doute en finir avec cet insupportable mélange des genres dont le journal avait tant pâti, l’éminence grise étant tout à la fois patron de presse, essayiste, conseiller occulte d’Édouard Balladur puis de Nicolas Sarkozy, conseiller d’une ribambelle de grands patrons, jouant perpétuellement de son influence dans l’une de ces activités pour essayer d’en tirer avantage dans l’autre. Eh bien non ! Alain Minc est à peine chassé du Monde que son clone, quelque trois ans plus tard, le remplace.

Matthieu Pigasse, c’est Alain Minc en plus jeune. Ancien conseiller ministériel de Dominique Strauss-Kahn à Bercy, puis directeur adjoint du cabinet de Fabius dans le même ministère, lui aussi « pantoufle » très vite, plus attiré par la vie des affaires que par la défense de l’intérêt général. Il est ainsi recruté par la banque Lazard en 2002, au moment de l’alternance. C’est Minc qui conseille alors à Bruno Roger, patron de la banque et architecte des « noyaux durs » des privatisations de Balladur, de l’embaucher comme associé gérant. […]

Le plaisir de la finance n’est visiblement pas le seul à faire vibrer Matthieu Pigasse, même s’il lui permet de toucher des commissions confortables. L’homme veut du pouvoir. Il a soutenu Ségolène royal (comme Pierre Bergé) pendant la présidentielle de 2007, dans l’espoir d’accéder à un ministère. Il fait partie des Gracques, ces hauts fonctionnaires partisans d’une alliance Royal-Bayrou. Il manque de succomber aux sirènes de Nicolas Sarkozy, qui lui propose de devenir secrétaire d’État.

C’est à ce moment-là qu’il commence à regarder vers la presse. Il investit dans rue89 (à hauteur de 10 000 euros, à notre connaissance), prétend apporter des fonds à Mediapart (ce qui est faux) et en 2009, il achète 80 % des Inrockuptibles sur le conseil de Louis Dreyfus, ex-directeur général de Libération, puis du Nouvel Observateur. La presse a beau s’esbaudir sur ce banquier qui écoute les Clash, son projet est bien peu rock’n’roll. Christian Fevret, cofondateur et dirigeant historique des Inrockuptibles, est débarqué après avoir exprimé son désaccord sur l’évolution du magazine.

Pour finir, c’est Le Monde qu’il a dans son viseur. Le Monde, comme une formidable carte de visite, à la manière dont Alain Minc s’en est servi. Le Monde, qui avait échappé à Alain Minc et qui est rattrapé par son fils spirituel. Un banquier d’affaires… À faire retourner Hubert Beuve-Méry dans sa tombe. […]

Le troisième associé qui engage le quotidien dans l’univers de l’argent, c’est Pierre Bergé, le milliardaire qui a forgé sa fortune en gérant la société Yves Saint Laurent plusieurs décennies durant. Lui aussi est un proche d’Alain Minc : dans Petits conseils, j’ai méticuleusement raconté leurs équipées communes dans la vie parisienne des affaires au long des années quatre-vingt-dix ; les culbutes financières successives qu’Alain Minc a aidé Pierre Bergé à réaliser autour de la société Yves Saint Laurent ; les placements qu’ils ont réalisés au travers d’une petite société, Oléron Participations, qu’ils ont créée ensemble. […]

Pierre Bergé déteste – on l’aurait deviné – le journalisme d’investigation : en règle générale, « je n’aime pas le journalisme d’investigation, ni les journalistes qui se prennent pour des justiciers », confiera-t-il à ma consœur Odile Benyahia-Kouider. […]

Les autres personnalités qui font leur entrée au conseil de surveillance du Monde, au moment du rachat ou les années d’après, sont du même acabit. Tous jouent un rôle clef dans la vie du capitalisme de connivence parisien, ou ont un lien de forte proximité avec Alain Minc.

Ainsi en 2012 Xavier Niel fait-il entrer au conseil Antoine Bernheim, qui y siège quelques mois, jusqu’à sa mort. Choix symbolique, s’il en est. Ancienne figure de proue de la banque Lazard, c’est l’un des « parrains » du capitalisme français, qui a échafaudé tous les deals importants de la place de Paris pendant de longues années, avant de se tourner vers l’Italie et de prendre la présidence de la compagnie d’assurances Generali. C’est lui qui a parrainé Vincent Bolloré dans son ascension dans la vie des affaires – avant de se fâcher avec lui. C’est lui encore qui, dans le courant des années quatre-vingt, a repéré un jeune cadre politique de droite et, tombant sous son charme, l’a introduit dans tous les cercles qui comptent de l’establishment parisien, un dénommé Nicolas Sarkozy, lequel lui a remis, sitôt élu en 2007, la distinction de grand-croix de la Légion d’honneur.

Pierre Bergé, de son côté, fait entrer au conseil le 7 février 2011 Jean-Francis Bretelle, son bras droit, qui l’a accompagné dans ses aventures financières au long des précédentes décennies, y compris dans l’aventure sulfureuse avec Sanofi-Elf. Jean-Francis Bretelle, qui partage depuis le début des années quatre-vingt-dix, on l’a vu, ses bureaux de l’avenue George-V avec Alain Minc. Là encore, la nouvelle recrue en dit long sur l’univers dans lequel Le Monde est happé.

Le voisin de bureau de Minc préside ainsi, pendant de longues années, la société Oléron Participations au travers de laquelle Minc et Bergé gèrent discrètement une partie de leur fortune. Or, la société défraie la chronique judiciaire à peine une semaine avant que son P-DG ne fasse son entrée au conseil du quotidien : le 1er février 2011, elle est condamnée par un arrêt de la Cour de cassation pour « vente frauduleuse ». Au terme d’un montage particulièrement tordu, la société en a lourdement lésé une autre appartenant à l’industriel italien Carlo De Benedetti, et dont le bras droit dans les années quatre-vingt était… Minc. Même si elle frappe Oléron Participations, le discrédit de la condamnation retombe naturellement sur son président.

Pressions et coups de gueule de Pierre Bergé

Une autre entrée stupéfiante au conseil du Monde intervient en 2012. Il s’agit de Pascal Houzelot. Ce sont tout à la fois Matthieu Pigasse et Pierre Bergé qui le souhaitent. On l’a vu, le banquier d’affaires l’a aidé dans le passé à composer le capital de Pink TV, la chaîne trash dans laquelle Bergé a investi de l’argent, comme beaucoup d’autres oligarques du CAC 40. Pascal Houzelot joue un rôle moteur fin 2009-début 2010 pour que Pigasse et Bergé, qui envisagent chacun d’organiser un raid sur Le Monde à l’époque à l’agonie, se rencontrent et fassent équipe ensemble. Une équipe à laquelle se joindra en mai 2010 Xavier Niel. De ce rôle d’entremetteur que joue Houzelot, qui navigue sans cesse d’un réseau d’influence à l’autre, organisant des dîners où le Tout-Paris des affaires et de la politique se croise, Matthieu Pigasse et Pierre Bergé le remercient en l’introduisant au conseil du journal. Mais, pour Le Monde, c’est un pas de plus dans sa descente aux enfers. En effet, ce nouvel administrateur du journal a un sens des affaires assez particulier. Le scandale de la chaîne Numéro 23, qu’il a créée sur la TNT, montre même qu’il a un sens aigu de l’affairisme.

Reste Bernard-Henri Lévy, qui à son tour fait son entrée au conseil. Entre Alain Minc et Bernard-Henri Lévy, c’est à la vie, à la mort. Lorsque pour mon livre sur le premier j’avais interrogé le second, notamment sur les perpétuels conflits d’intérêts dans lesquels barbote son ami, Bernard Henri-Lévy m’avait donné – sans rire – cette réponse : « Je connais peu de gens qui aient un sens éthique aussi strict, aussi rigide que lui. Il a un goût non seulement éthique mais quasi esthétique pour les principes et affiche un mépris aristocratique pour leur violation. » C’est dire si Alain Minc a envers et contre tout gardé beaucoup d’alliés dans les instances dirigeantes du journal.

Pour finir, sans doute faut-il également pointer la cooptation de Daniel Cohen au sein du conseil. Professeur d’économie à l’École normale supérieure et figure célèbre de l’École d’économie de Paris, il a plongé ce pôle d’excellence de la recherche et de l’enseignement dans l’embarras lorsqu’on a découvert, au plus fort de la tourmente financière de ces dernières années, qu’il figurait dans le lot de ces économistes qui étalent leur savoir dans les médias en leur qualité d’universitaire, sans afficher publiquement qu’ils sont appointés par la finance, soit en siégeant dans des conseils d’administration d’entreprises privées – ce que la loi interdit à un fonctionnaire – soit en acceptant des missions fortement rémunérées – ce que la loi admet à la seule condition que l’autorité hiérarchique du fonctionnaire concerné ait préalablement donné son accord.

Or, dans Les Imposteurs de l’économie, j’ai mis au jour le fait que Daniel Cohen avait doublement contrevenu à ces règles. D’abord en siégeant au conseil du Monde, ensuite en devenant, au début sans en faire la moindre publicité, « senior advisor » de la banque Lazard, et en gagnant dix à quinze fois plus pour ce travail officieux que pour son travail officiel d’universitaire. Car, c’est le fin mot de l’histoire : Daniel Cohen fait équipe de longue date avec Matthieu Pigasse. La banque Lazard a profité de la réputation académique de l’économiste, spécialiste de la question des dettes souveraines, pour décrocher de nombreux contrats (par exemple avec le gouvernement grec) ; en retour, l’économiste a profité de considérables honoraires. Mais dans le même temps – et ce n’est pas ce qu’il a fait de plus glorieux – l’économiste a aussi apporté sa notoriété pour donner au nouveau conseil du Monde une apparence de respectabilité…

Mieux que d’autres, les journalistes du Monde connaissent les états de service, parfois stupéfiants, de ceux qui possèdent leur quotidien, et de ceux qui sont entrés au conseil. Et pourtant, plusieurs années après le rachat, l’affaire n’alimente curieusement plus de débats ni de polémiques. Comme si l’identité des repreneurs n’avait eu guère de conséquences sur les contenus éditoriaux. Comme si Hubert Beuve-Méry s’était trompé

C’est vite dit. Nul n’est obligé d’être naïf et de prendre pour argent comptant la version donnée par le trio « BNP » de leur association, à savoir qu’ils ont agi de concert dans le seul et noble but de sauver le grand quotidien de référence. À l’évidence, ils partent à l’assaut du journal, en 2010, avec d’autres ambitions qui ne sont pas toutes aussi transparentes.

Dans le cas de Xavier Niel, on les devine sans grande difficulté : l’homme d’affaires est dans une quête de respectabilité ; et le journal Le Monde est évidemment le meilleur des gages de vertu. Dans le cas de Matthieu Pigasse, il n’est pas plus difficile de deviner le projet secret. Au milieu du quinquennat de Nicolas Sarkozy, une petite bande commence à s’organiser pour préparer la future campagne présidentielle de leur champion, Dominique Strauss-Kahn. Stéphane Fouks, le patron de l’agence Euro-RSCG (rebaptisée Havas), est évidemment de ceux-là, ainsi que l’un des proches de « DSK » auquel il a offert un refuge, Gilles Finchelstein. Pigasse, qui fut membre du cabinet de Dominique Strauss-Kahn, fait partie de la même écurie. Sa chargée de presse à la banque Lazard est une communicante détachée par Fouks – qui à ses heures perdues s’occupe aussi de la communication de la famille Bettencourt. Daniel Cohen, qui travaille à l’époque discrètement pour Matthieu Pigasse et la banque Lazard, est aussi un proche de Dominique Strauss-Kahn. Finchelstein prête sa plume à Pigasse quand, voulant marcher sur les brisées de son ancien mentor Alain Minc, il fait parler de lui en publiant un essai.

Dans ce cénacle, l’affaire est entendue : à quelques encablures de la présidentielle de 2012, la prise du Monde serait un formidable atout pour leur champion. Las, l’histoire ne s’est pourtant pas déroulée comme le clan l’espérait : la carrière de DSK s’est fracassée de façon sordide dans une chambre d’hôtel du Sofitel de New York. Reste que le projet de rachat du Monde est conçu avec des arrière-pensées politiques qui n’ont pas grand-chose à voir avec la défense du journalisme libre et honnête : le plan initial de Pigasse était naturellement de participer au rachat du Monde, avec l’idée que le quotidien pourrait d’une manière ou d’une autre contribuer à la victoire présidentielle du patron du FMI.

Tout aussi préoccupant : à peine l’opération de rachat du Monde est-elle bouclée que la vie interne du journal est régulièrement émaillée d’intrusions de l’un de ses actionnaires. Au diable l’indépendance ! Comme un milliardaire capricieux qui ne tolère pas que l’on ne se soumette pas à ses injonctions, Pierre Bergé n’hésite jamais, quand l’envie lui en vient, de dire tout le mal qu’il pense de « son » journal.

Quelques mois après le rachat, en mai 2011, Bergé viole ainsi une première fois le principe sacré d’indépendance aux termes duquel un actionnaire ne peut se mêler des questions éditoriales. Furieux que Le Monde ait publié le 10 mai une tribune de l’historien François Cusset intitulée « Critique des années Mitterrand », il adresse un courrier électronique au directeur de l’époque, Érik Izraelewicz (1954-2012), en mettant en copie les autres actionnaires. « Je tiens à vous faire part de mon profond désaccord avec le traitement réservé à Mitterrand dans Le Monde », éructe-t-il. Et le mitterrandolâtre qu’il est laisse libre cours à sa colère, en ajoutant : « Je regrette de m’être embarqué dans cette aventure. » Gilles van Kote, le président de la Société des rédacteurs du Monde (SRM), est obligé de rappeler au tempétueux et intrusif actionnaire que ses pouvoirs « ne s’étendent pas aux contenus éditoriaux ».

Nouvelle pulsion de colère. Le 10 octobre 2014, Le Monde des livres publie un article d’un chroniqueur extérieur, Éric Chevillard, qui dresse quelques critiques contre l’œuvre du romancier Patrick Modiano. Aussitôt, Pierre Bergé se déchaîne sur Twitter : « Pauvre Chevillard que personne ne lit et qui se venge en démolissant Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature 2014. » Et, quand le quotidien publie quelques jours plus tard un nouvel article, plus louangeur, signé par le journaliste Denis Cosnard, Bergé passe même à l’insulte grossière : « #lemonde Chevillard ou Cosnard ? où le connard n’est pas celui qu’on pourrait croire. » Ce qui contraint une nouvelle fois la SRM à exprimer son inquiétude.

Au sein du journal, on relativise néanmoins ces coups de gueule, en faisant valoir qu’ils sont le fait d’un vieillard orgueilleux et irascible, qui de surcroît limite ses pressions à deux seuls domaines, ceux qui touchent à François Mitterrand, qu’il idolâtre, et ceux qui concernent la culture. Le constat n’est pourtant pas totalement exact, car Pierre Bergé sort encore de sa boîte en février 2015, à l’occasion d’une affaire nettement plus grave. Le 8 février 2015, le quotidien français ainsi que plusieurs journaux européens lancent l’affaire « SwissLeaks », révélant certains des noms qui figurent dans la liste des personnalités concernées par un gigantesque système d’évasion fiscale organisé par la banque HSBC – liste qu’est parvenu à se procurer l’informaticien et lanceur d’alerte Hervé Falciani.

Aussitôt, Bergé s’indigne. « Est-ce le rôle d’un journal de jeter en pâture le nom des gens ? C’est du populisme. C’est fait pour flatter les pires instincts », s’époumone-t-il. Avant d’ajouter ceci : « Je ne veux pas comparer ce qui se passe à des époques passées mais quand même, la délation, c’est la délation. C’est jeter en pâture des noms. Et tout ça me semble gratuit. » En bref, c’est au cœur du journalisme qu’il s’en prend. Et plus encore au droit de savoir des citoyens, sans lequel il ne peut y avoir de démocratie.

Mais il n’y a pas que les pressions et les coups de gueule de Pierre Bergé. Depuis l’année 2010, l’onde de choc du nouvel actionnariat sur la vie éditoriale du journal se fait également sentir, d’une autre manière, moins violente, plus diffuse, mais tout aussi importante : dans le traitement de l’économie. En d’autres temps attaché à se faire l’écho des débats économiques dans leur pluralisme – et à faire vivre ce débat au sein de la rédaction – le journal y a spectaculairement renoncé, pour ne plus connaître qu’un seul courant de pensée, celui de la doxa néolibérale. Auparavant attaché à pratiquer le journalisme d’enquête jusque dans les entreprises, le journal a depuis longtemps cessé de conduire des investigations dans ces domaines. En violation des règles éthiques élémentaires, on le voit même organiser au Carrousel du Louvre, le 13 mars 2012, à quelques encablures de l’élection présidentielle, un colloque en partenariat avec l’Association française des entreprises privées (Afep), l’organisation patronale la plus influente, qui regroupe les P-DG des groupes du CAC 40. Oui, en partenariat avec le saint des saints du capitalisme parisien.

Normalisation économique, normalisation éditoriale

Et un colloque pour débattre de quoi : de la terrible envolée du chômage, des ravages de la flexibilité et de la précarité ? Non. Pour débattre de cet ordre du jour : « Les défis de la compétitivité – compétitivité de la France, compétitivité de l’Europe ». Ce choix laisse songeur. De deux choses l’une : si c’est l’Afep qui a imposé au Monde le sujet qui lui semblait important et si ce dernier s’est incliné, c’est consternant ; si à l’inverse c’est Le Monde qui a choisi cet ordre du jour, devançant les désirs de son partenaire, c’estencore plus consternant. Mais ce partenariat contre-nature pouvait-il produire autre chose ?

Autre anecdote, qui montre l’écosystème dangereux dans lequel le journal a été aspiré : un petit mois avant que ne se tienne à Libreville le Forum de Libération voulu par Ali Bongo pour redorer son image, l’autocrate du Gabon est à Paris. Dans le même souci : rencontrer quelques patrons de presse et poursuivre avec eux son opération. C’est sa chargée de communication, Anne Hommel (communicante de Vincent Bolloré et de l’ex-présentatrice du « Grand Journal » Maïtena Biraben) qui a tout organisé.

Le 14 septembre 2015, elle a bien fait les choses, comme le raconte la feuille confidentielle Africa intelligence : « En fin d’après-midi, Ali Bongo a notamment reçu Jean-Pierre Elkabbach dans sa suite, histoire de “préparer” son interview prévue le lendemain sur Europe 1. Un exercice d’autant plus aisé que le journaliste français travaille toujours ses entretiens, en amont, avec ses interlocuteurs, histoire d’éviter les mauvaises surprises et les questions qui fâchent. Selon nos sources, le chef de l’État gabonais a également rencontré (entretien et photos) une équipe de l’hebdomadaireParis Match. Thème central de l’entretien : la COP21 prévue en France fin 2015 et les efforts du Gabon en matière d’environnement. »

Cependant, les rendez-vous de l’autocrate ne s’arrêtent pas là. Anne Hommel est aussi une amie proche de Louis Dreyfus, que les nouveaux actionnaires du Monde ont installé comme patron exécutif du groupe, après leur prise de pouvoir. Là encore, rien que de très normal. Ancien bras droit de Pigasse aux Inrocks, l’intéressé fait partie du clan des ex-strauss-kahniens. Lui non plus ne refuse rien à la communicante, qui est du sérail : lui aussi accepte un rendez-vous secret avec l’autocrate gabonais. Ce qui, une fois de plus, a le don d’énerver la Société des rédacteurs.

Que faire ? C’est dans un système hautement corrosif que Le Monde est maintenant immergé. Alors, comme par une implacable loi chimique, quelle que soit la vigilance de la rédaction, un système de corrosion a des effets d’altération ! Des effets plus ou moins rapides, mais inéluctables.

La prise de contrôle du groupe Le Monde, avec la ribambelle de titres qu’il contient, constitue un séisme pour la presse et, au-delà, pour la démocratie française – une seconde mort pour Hubert Beuve-Méry. Le plus grand journal français, le seul à avoir une aura internationale, tombe entre les mains de très grandes fortunes, dont certaines ont d’évidentes arrière-pensées politiques. Le basculement est d’autant plus grave que le trio n’en reste pas là. Au début de l’année 2014, les trois hommes d’affaires rachètent ainsi à Claude Perdriel, leur concurrent d’hier, Le Nouvel Observateur. Même si l’hebdomadaire a rompu depuis longtemps avec son passé glorieux, celui de son ancêtre France Observateur au cœur du combat pour la décolonisation, et s’il s’est fait la spécialité de chanter les louanges de dignitaires socialistes de plus en plus isolés comme d’être la tribune de la « gauche caviar », c’est encore un petit peu plus du pluralisme de la presse qui est remis en cause.

C’est même plus grave puisque, dans le courant du mois de mai 2016, celui que les nouveaux propriétaires ont porté à la direction de la rédaction de l’hebdomadaire, Matthieu Croissandeau, annonce la mise à l’écart de ses deux adjoints, dont Aude Lancelin, qui est même congédiée. Aussitôt, c’est l’indignation générale au sein du magazine, qui vote à 80 % la première motion de défiance de son histoire. Car, si des raisons « managériales » sont évoquées pour justifier cette brutalité, tout le monde comprend qu’il s’agit d’un licenciement pour raisons politiques. Il est reproché à la journaliste d’avoir trop donné la parole, dans les pages « débats », à des intellectuels critiques, ne se souciant guère de baiser les babouches des hiérarques socialistes, ou d’être en empathie avec « Nuit debout ». Claude Perdriel, l’ancien propriétaire de L’Obs, qui a conservé 34 % du capital, n’en fait pas mystère.

Violant toutes les procédures légales qui encadrent un licenciement, le 14 mai 2016, soit six jours avant l’entretien préalable, il adresse un SMS à Aude Lancelin dans lequel il montre clairement que le seul motif du licenciement est politique : « Chère Aude, vous avez toute ma sympathie mais la décision du dernier conseil est évidemment irrévocable. Votre talent est indiscutable, vous êtes jeune, vous n’aurez pas de problème pour trouver du travail, nombreux sont ceux qui vous soutiennent. Moralement, c’est important. Je respecte vos opinions mais je pense qu’elles ont influencé votre travail, cela n’empêche pas le talent. Amicalement, Claude. » […]

La nature du licenciement ne fait pas de doute auprès de la rédaction de L’Obs, qui, pour n’avoir jamais été frondeuse, se montre solidaire d’Aude, ni, non plus, auprès de la rédaction du Monde, qui a compris le précédent que ce licenciement pourrait constituer s’il n’était pas rapporté. Et de fait, les jours suivants, les sociétés des rédacteurs des deux groupes publient un communiqué commun pour s’indigner de cette violation de leurs chartes éthiques qui font interdiction à leurs actionnaires de se mêler des questions éditoriales.

Pourquoi les actionnaires de L’Obs prennent-ils le risque de déclencher une pareille crise dans leur journal ? Pour rassurer François Hollande, dont la fin de quinquennat est crépusculaire, et lui donner ainsi l’assurance que L’Obs l’accompagnera jusqu’au bout ? C’est la question qui vient aussitôt à l’esprit, car les hiérarques du journal entretiennent des relations privilégiées avec le chef de l’État : Matthieu Croissandeau se vante auprès de ses actionnaires d’échanger des SMS avec le chef de l’État, parfois plusieurs fois par jour. Niel entretient des relations confiantes avec Hollande.

Quoi qu’il en soit, l’affaire Lancelin prend valeur de test car les rédactions du groupe Le Monde et de L’Obs comprennent bien qu’il s’agit d’une rupture dans l’histoire des deux titres : avec ce licenciement, les chartes d’indépendance qui les protègent ne valent plus que chiffon de papier.

En somme, après la normalisation économique, c’est à présent la victoire de la normalisation éditoriale. La preuve que le putsch de Canal+ fait école et que, les uns après les autres, les milliardaires qui contrôlent les médias usent des mêmes méthodes contre la liberté de la presse.

Au mois d’octobre 2015, la razzia des oligarques se poursuit : Niel et Pigasse, alliés à un producteur de télévision, Pierre-Antoine Capton, veulent créer un fonds d’investissement, baptisé Mediawan. Ce dernier ambitionne de lever 300 à 500 millions d’euros pour financer le rachat d’autres médias, ou pour investir dans la production audiovisuelle. Encore d’autres médias, toujours plus de médias.

De son côté, en septembre 2015, Pigasse, propriétaire des Inrocks, acquiert à titre personnel radio Nova, un groupe de radio et de production audiovisuelle appartenant à la famille de Jean-François Bizot (1944-2007), la figure historique du magazine Actuel. C’est un nouveau groupe qui perd son indépendance, un de plus, au profit d’un banquier d’affaires dont on devine sans peine la stratégie : apporter un jour au groupe Le Mondeson pôle de presse et faire à cette occasion l’une de ces culbutes dont il a le secret. Dans la foulée de l’acquisition, Pigasse annonce en mars 2016 avoir pris une participation minoritaire dans Vice France, contrôlé par le groupe américain Vice Media, avec pour projet de lancer sa chaîne de télévision en France, à destination d’un public jeune.

Malgré tout, la mise au pas du Monde n’est pas aussi avancée que celle de la plupart des autres titres. À cela, sans doute y a-t-il plusieurs raisons. Celle que revendique, à tort ou à raison, Xavier Niel. Son immense fortune aurait pu lui permettre d’acheter le quotidien seul. Et, selon lui, s’il ne l’a pas voulu, c’est de manière délibérée : il ne veut pas être le propriétaire d’un média, avec les risques d’en faire sa chose ou d’être soupçonné d’en avoir l’intention. Il ne veut être qu’un actionnaire parmi d’autres, afin que ces logiques d’influence ne jouent pas et que seules comptent les logiques industrielles.

À sa façon, l’économiste Julia Cagé, auteure d’un livre intéressant, Sauver les médias, lui en donne en partie crédit en soulignant que la stratégie appliquée au Monde s’inscrit dans une logique de développement, alors qu’ailleurs, par exemple dans le groupe Drahi, c’est le plus souvent une logique de prédation qui est à l’œuvre. L’argument n’est pourtant qu’à demi convaincant puisque à L’Obs la purge politique s’est doublée d’une purge sociale.

Surtout, c’est le legs de l’histoire qui fonctionne encore : si Pierre Bergé, vieil oligarque ombrageux et arrogant, ne cesse de grommeler contre les journalistes du Monde, ou de vouloir les intimider, la rédaction du journal est toujours protégée par des droits moraux, que les acquéreurs sont contractuellement tenus de respecter – des droits moraux qui font interdiction aux actionnaires de se mêler du contenu éditorial et qui donnent aux journalistes un pouvoir de ratification ou de veto sur la désignation du directeur de l’équipe.

Néanmoins, l’histoire s’en va dans le mauvais sens. Et les journalistes du Monde, dans leur majorité, ne l’ignorent pas. Les protections dont ils jouissent sont fragiles. Car si le journal bénéficie actuellement d’un indéniable sursis, les actionnaires majoritaires ne seront-ils pas tentés, à la faveur d’une nouvelle crise, d’exiger l’abandon par les journalistes de leurs droits moraux ? C’est ce qui s’est passé à Libération : après maints coups de boutoir des actionnaires, la rédaction a fini par perdre cette protection majeure. De surcroît, dans la nouvelle gouvernance du Monde, c’est le trio, via Louis Dreyfus, qui a la main sur les questions budgétaires. Donc sur les embauches : ce qui a posé dans un passé récent de vifs problèmes, notamment à cause de pressions exercées, une fois de plus, par Pierre Bergé. Et puis, il y a la commandite au sein du trio qui peut évoluer, et modifier les équilibres actuels entre les principaux actionnaires.

En somme, le legs d’Hubert Beuve-Méry est en passe d’être dilapidé...

Publié dans Actualité 2016

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