Enjamber le cadavre

Publié le par Christian Durand

Au delà des maux... 
par Christian Durand

La Place du Marché vient d'être réhabilitée. C'était un petit square arboré. Toute la végétation a été éradiquée. Trop de feuilles à ramasser, de branches à tailler, de racines qui gênent le câblage. Bétonisée, la placette. Au plus grand bénéfice des commerces qui envahissent l'espace piétonnier.

Devant la pharmacie, une ambulance vide clignote comme un flipper. Un véhicule de Samu est garé en travers. Plus loin un véhicule de police municipale. Tous vides. Un malaise de mamie dans la Banque ou la Poste ? Je prends l'ascenseur pour aller au cabinet médical du premier étage où j'ai rendez-vous pour une visite de routine.

Ne jamais attaquer un escalier sans échauffement, c'est là qu'on ramasse la plupart des infarctus.
Ou dans la salle d'attente du cardiologue quand le patient stressé lève le bras gauche pour enfiler son manteau. Geste fatal qui rompt l'anévrisme embusqué.

Les quelques clients sont sur le palier sans éclairage, silencieux. Les clients, pas l'éclairage. Inhabituel, car la salle d'attente est vaste. Je rallume la minuterie. Je demande si le cabinet est ouvert. Oui, mais y'a un problème, me chuchote un habitué du bistrot de la place. C'est un cabinet de groupe, un peu gauchiste. Un attentat, une agression, un contrôle de police ? J'hésite. Mais c'est l'heure de mon rendez-vous. J'entre.

La jeune secrétaire est recroquevillée au fond de son bureau, le visage crispé, un mouchoir serré entre ses mains, comme en prière. Elle fuit mon regard interrogatif. Une prise d'otage ? Un drogué en manque ? Une femme jalouse agitant un fusil ? Je révise mentalement le jumping-side-kick qui permet de désarmer trois terroristes à la fois, si j'en crois mon feuilleton habituel.

Une femme mûre au visage autoritaire me propulse fermement dans le cabinet de mon médecin. J'ai le temps d'apercevoir un corps étendu dans la salle d'attente. Je le reconnais, c'est un voisin aimable qui se promène régulièrement dans le quartier. Nous échangions un salut rituel parce que nous nous ressemblons vaguement. Il ne bouge pas. Un infirmier est penché sur lui.

Mon médecin a perdu sa gouaille habituelle. Le client qui te précédait. Une crise cardiaque, j'ai rien pu faire, le Samu non plus. C'est la première fois que ça m'arrive, comme pour s'excuser. Un retraité canadien. Bon, je vais prendre ta tension. Ca va, toi ? - Oui, moi ça va. Mais j'aimerais bien arrêter le traitement.

Le client qui me précédait ? La Camarde était embusquée. Autrement dit, si j'étais arrivé en avance et lui en retard. Je repars, songeur. Personne n'a bougé. Sauf le cadavre qui est maintenant en travers de la porte. Un infirmier remonte la fermeture-éclair de la housse grise. J'ai le temps d'apercevoir son visage. Gris. Mon toubib me glisse Tu vois ce qui t'attends si tu arrêtes ton traitement.

Pour sortir, j'enjambe le cadavre dans son linceul. La moquette est grise. Je n'y avais jamais fait attention. Dans l'escalier, je croise deux croquemorts rigolards. Ils le sont souvent. Ce sont des bons-vivants, dit-on. Dans le hall d'entrée une odeur  inconnue me prend à la gorge. Acre, âpre, rance. Millénaire. L'odeur de la mort. Elle est accrochée au vieux brancard roulant de la morgue qui n'a pas pu rentrer dans l'ascenseur ni dans l'escalier.

Dehors, l'ambulance a été remplacée par le véhicule des Pompes Funèbres Municipales. Lugubre.
Des enfants rieurs jouent sur la placette.
Je m'installe à la terrasse du bistrot.
Garçon, un pastis !
Sans glaçon...


Envoyé de mon iPadouille

 

 

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