Il sentait bon le légionnaire, mon sable chaud !

Publié le par Christian Durand

A l’aller et s’il n’y a ni grève, ni suicide, ni attentat, les correspondances sont bien synchronisées. Comme c’est une gare en cul-de-sac, il faut simplement longer le train jusqu’au hall principal en traînant les trois bagages, trouver le panneau des trains en partance, repérer le quai concerné, présenter son billet au contrôle vigie-pirate, remonter toute la longueur d’un autre quai - il n’y a pas de passage souterrain à mi-longueur comme ailleurs, ces travaux sont prévus, mais toute la gare est en chantier depuis trente ans - ne pas oublier de composter dès que l’on a repéré grâce à sa file d’attente un composteur qui fonctionne, identifier le nouveau quai qu’il faut remonter car il y a trois trains différents sur le même quai, trouver un wagon de seconde, non-fumeur si possible, franchir le barrage de sacs et de planches à roulettes à l’entrée, s’approcher d’une place libre mais qu’elle a réservé pour sa copine, repartir poser ses bagages sur le gros tas à l’entrée, s’asseoir sur une marche de l’escalier d’accès à l’entresol, recevoir un gosse sur les genoux au démarrage, revenir à la place toujours libre, l’occuper et calmer les protestations de la copine qui attend sa copine en promettant de la prendre sur vos genoux, ce qui jette un froid à l’entours.


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A Sète, on s'emmerde pas, y'a le petit train... toujours en panne !

Au retour, il y a une bonne heure d’attente pour la correspondance. Comme la gare est en travaux, l’accès aux éventuels bistrots extérieurs relève d’un parcours du combattant à cloche-pied de planches en parpaings, par des passerelles branlantes, sous des échafaudages tremblants, pour échouer sur un tourniquet à contresens. Pour ne pas rater le train, mieux vaut se présenter à la file d’attente du self-service de la gare. Tenir un plateau avec trois bagages à main est un petit exploit d’autant plus que les divers ingrédients sont dispersés aux quatre coins d’un local malodorant. Dés que couverts, salade, yaourt sont réunis dans un fragile équilibre, il faut aller préparer soi-même la boisson chaude et passer à la caisse, le porte-monnaie entre les dents. Tout ça sous le regard vigilant d’un manager en costard-cravate, d’un vigile alourdi par plusieurs kilos d’épaulettes, et d’une technicienne de surface qui se précipite régulièrement sur le café ou le yaourt qui ont profité du faible rebord du plateau pour effectuer un saut périlleux. Le manager ne tient absolument pas à discuter de l’ergonomie des lieux ni de l’utilisation des ressources humaines.

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A La Ciotat, il n'y a pas de cinéma mais il y a des trains qui rentrent en gare...


La caissière ne vous aidera pas à franchir le tourniquet final souvent fatal au pichet de vin dont les morceaux pétillent sous les pieds. Le regard fuyant de la technicienne indique clairement que ce n’est plus sa zone de compétence. Les tables et les chaises de la terrasse sont squattées par les usagers en souffrance. Un couple de retraités fatigués accepte de concéder un bout de table sans chaise pour poser le plateau à condition de ne pas mélanger les bagages. Il faut alors réquisitionner une chaise où dort la peluche d’un gamin braillard au grand dam de la mémé qui prend à témoin le reste de la rangée du culot de ces touristes. Le roquet en laisse se croit autorisé à venir mordiller les pantalons du fauteur de trouble. Il reste trois minutes pour savourer un thé insipide et refroidi.
La voiture 43 est bien évidemment à l’autre bout du quai. Un monsieur distingué, bronzé et grisonnant, est assis en face de la place réservée. Je me décale pour allonger des jambes énervées par les coups de pied non distribués (pour mémoire : la copine, le manager, le vigile, la technicienne, la caissière, la mémé, le gamin, le roquet, les divers tourniquets). J’étale mes lectures sur la tablette. L’homme est plus âgé qu’à distance, mais moins distingué. Il est vêtu d’une chemise blanc cassé en laine, élimée aux poignets et au col, d’un foulard rouge autour du cou et d’un jean délavé. Une certaine élégance. Un visage bien dessiné, des yeux bleus, des mains soignées, une gourmette et une chevalière.

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La France est fière des ses exportations culturelles...

Il remplit avec un bout de crayon noir un formulaire administratif. Son dossier déborde sur ma tablette. Il s’en excuse. Je lui fais un peu de place. J’en profite pour lorgner le formulaire qui est une demande d’assistance judiciaire bilingue, en français et en arabe. Je lui fais observer qu’il faut remplir les documents légaux au stylo, pas au crayon. Il le sait, dit-il poliment, il fait un brouillon qu’il complètera plus tard après vérification. Il est venu régler une succession, mais comme il habite au Maroc, il y a une procédure. Mais bien sur il laisse tout à ses enfants. Il ne s’agit pas de milliards, juste quelques millions, en anciens francs, lui n’a besoin de rien. Il va en train jusqu’à Sète où il embarque sur un bateau qui le conduira à Agadir.

Nous évoquons le Maroc. Il en commente l’actualité sans effort, citant les noms des ministres et les efforts de libéralisation du jeune roi. Je rappelle l’affaire Ben Barka, il en connaît le moindre détail jusqu’au nom des maffieux qui ont participé à l’enlèvement et suggère qu’il en sait beaucoup plus que la version officielle, mais il est tenu par le secret professionnel, il a…conseillé… certaines… personnes… à l’époque. Je remarque sous sa chevelure coupée courte, la marque du képi que conserve le militaire de carrière. Je lui pose la question. Sourire. La légion ? Sourire. Mais tout ça, c’est terminé. Il tapote le gros dossier qui lui a servi de sous-main.

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Une seule solution : le covoiturage taxi-brousse...

Il a trouvé un moyen très simple de résoudre la misère du tiers-monde. Il s’étonne que personne n’y ait pensé avant lui. Et il m’expose les principes du commerce équitable. Je manifeste le plus vif intérêt et je décline mes qualités universitaires. Dans son regard soudain l’émoi du pécheur qui vient de ferrer un gros poisson. Dans son dossier, les devis, les avis favorables des ministres concernés, les lettres de recommandation, mais je n’aurai droit d’examiner que son inscription récente au registre du commerce pour du commerce artisanal, le traditionnel trabendo transméditerranéen.
Il lui manque évidemment la mise de départ. Quelques millions d’euros, mais qui rapporteront des milliards. Et puis, il lui manque aussi un collaborateur de confiance, un français de métropole parce que là-bas ils sont tous corrompus. Sur place au Maroc, il a déjà convaincu plusieurs artisans qui vont confectionner des bijoux en ivoire. Mais le commerce de l’ivoire est interdit ? Ils les feront en ivoirine dont il a acheté un important stock. J’ignore ce qu’est l’ivoirine. Mais le transport, mais les douanes ? Mes objections sont réfutées point par point à grands renforts de statistiques, de programmes européens, de forum social mondial, d’internet. Puis sans transition, il entame un débat philosophique sur le chaos, l’univers, le Big Bang (qu’il appelle malencontreusement le Big Band). Il a une bonne connaissance de la thermodynamique et cite les bons auteurs. Nous convenons qu’Hubert Reeves est un imposteur qui a plagié Teilhard de Chardin. Je m’étonne de sa science. Vous savez, en prison... Non, je ne sais pas. Si, je sais.

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Dans la douche, ne te baisse pas pour ramasser le savon...
Sagesse carcérale.

Deux heures ont passé, sans ennui, sans fausses notes. Nous approchons de son quai d’embarquement. Echange d’adresse. Il a un nom étrange. Agadir, cité des Pins, cheminement Nord, bloc C, appartement 97. Je vois le genre. Pas le bidonville, mais presque. Il en devient pathétique. Il se lève, il est grand, mince, musclé, le bel officier allemand dans les films d’aventures. Pour tout bagage, deux sacs de supermarchés pleins de packs de bière. Il soupire que la traversée est longue...

Publié dans Carnet de route

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