La Go-Go-Girl du Train Corail

Publié le par Christian Durand

La Go go girl du train Corail (détail)
La Go go girl du train Corail (détail)
La Go go girl du train Corail (détail)
La Go go girl du train Corail (détail)
La Go go girl du train Corail (détail)
La Go go girl du train Corail (détail)
La Go go girl du train Corail (détail)

La Go go girl du train Corail (détail)

 J’ai réservé. J’arrive en avance. Le train est long. Trois kilomètres à pied pour trouver mon wagon. Le train est vide, le wagon aussi. Dans le compartiment la place en face de ma réservation est occupée par une jeune fille qui somnole. Je disperse mes bagages sur les places libres. Revue, bouteille, besace, ordinateur, valise à roulette. Il ne reste plus que la place occupée par la jeune fille qui somnole. Je me fige à l’entrée du compartiment. Elle soulève une paupière alourdie par un fard violet. Calmement mais fermement je lui dis qu’elle occupe ma place réservée et lui tends mon billet. Elle soulève l’autre paupière aussi lourde que la précédente. Elle a de jolis yeux fatigués, soupire qu’il y a de la place partout, se rendort. Me laissant gros jean comme devant (Molière). Je lui flanque une gifle retentissante.


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    Mais non, je m’assieds tranquillement et feuillette bruyamment ma revue. Décapsule bruyamment la bouteille. En vain. Quand le train démarre, elle sursaute, me coule un regard sous-titré : ce vieux schnock va me faire chier jusqu’à Marseille. Je m’excuse de l’avoir réveillée et la gratifie de ce sourire charmeur dont j’ai le secret. Je lui propose de la lecture, non je ne lis pas, un biscuit, je n’ai pas faim, du chewing-gum, jamais, de l’eau, elle n’a pas soif. J’ai épuisé mon stock de gâteries. Elle me demande quelle gare on vient de quitter. Je lui dis Strasbourg (alors qu’on était à Toulouse). Elle daigne sourire, découvrant plein de jolies dents. De lapin. Des grandes dents. Elle a les lèvres gonflées par la fatigue. La conversation s’engage.
    Elle arrive de la côte atlantique où elle tient un commerce de fleurs. Elle va voir sa famille. Je me lamente sur le combat des petits commerçants contre les grandes surfaces et les réseaux de livraison. Je dénonce les tulipes surgelées qui arrivent de Hollande, les fleurs repeintes et embaumées à la bombe, les parasites, les vendeurs de muguet à la sauvette. Le prix du muguet, quand j’étais petit, c’était un franc le brin. Ma compassion lui va droit au cœur qu’on devine gonflé. Elle m’avoue brusquement qu’elle vient de faire faillite. Ruinée parce que la Saint Valentin est tombée un dimanche cette année. Elle avait un gros stock, mais il ne faisait pas très beau et personne ne savait qu’elle avait ouvert le dimanche.

Muguet génétiquement modifié.
Photo nat grondin
toulouse.

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    Il lui reste plusieurs centaines de brins de muguet, elle les a mis à sécher. Je n’ai pas souvenir de muguet séché. Mais je découvre brusquement sa ressemblance frappante avec Rosanna Arquette, le même nez en trompette, la grande bouche, les grandes dents, le cheveu en bataille

Je le lui dis. Elle ricane tout le monde le lui dit. Cherche Suzanne désespérément, Le Grand Bleu, oui elle l’a vu trois fois, elle aussi fait de la plongée avec son copain du Pays Basque. Le dentiste. Qui vient de lui réparer gratuitement, elle ricane, une dent cassée. Un accident de moto, une énorme Yam. Elle fait du karaté aussi et de la danse. James Bond girl ? Non mais son copain, coté Méditerranée, est gendarme. C’est lui qui a réparé la moto.
   

Haut-parleur dans le wagon : la SNCF informe les voyageurs que ce train va subir deux heures de retard, en raison d’un suicide en gare de Béziers. Par mesure de sécurité, veuillez ne pas descendre sur les voies. On se regarde et on éclate de rire en même temps. La voix administrative du chef de train pour annoncer un drame. Pourquoi deux heures ? Pour ramasser les morceaux sur deux kilomètres. Pauvre type. Sûrement une nana, dit-elle, le regard lourd. Pour détendre l’atmosphère, je précise que le suicide par train ne pardonne pas. Le train s’arrête deux ou trois fois. Je lui emprunte son portable dernier cri pour avertir qui de droit de mon retard. Il est si petit que je lui demande de composer le numéro. Ca l’attendrit. Jusqu’à ce que le haut-parleur annonce que « l’incident en gare de Béziers est terminé ».

Veilleurs Meuhhh...

Veilleurs-Meuhhh-copie-1.jpg 

En fait, elle va récupérer la moto chez sa famille, une ferme à coté d’E. La dernière ferme de la région. Mère italienne, père sicilien et maçon. Vivent en quasi autarcie, le pain, le vin, les œufs, les chèvres, le potager bio, d’ailleurs elle est végétarienne, ne fume pas, ne bois pas. Je n’ose pas lui demander si elle baise. Mais elle a reniflé la question car elle va y répondre bientôt. Mais qu’est ce qu’elle va faire maintenant qu’elle est ruinée ? Le concours de la gendarmerie ? Non, j’ai pas le bac. Je lui parle d’enseignement à distance, de bourses d’études, d’aller voir l’assistante sociale. Elle me regarde comme si j’étais un extra-terrestre. Mais j’ai un autre métier, dit-elle le regard en coin. Vous pouvez deviner, d’après ce que je vous ai dit tout à l’heure. Moi poliment : esthéticienne ? (pour ne pas dire shampouineuse). Non. Diététicienne ? Non. Barmaid ? (pour ne pas dire tapineuse). Non. Je donne ma langue au chat.

 

La go-go girl du saloon...
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Je suis gogo-danseuse, me dit-elle comme un secret d’état. Ah gogo-girl ! Ah non ! Ça jamais. Quelle est la différence ? Les gogo-girls, elles couchent, c’est des putes. Nous non ! Mais qu’est ce que vous faites ? On danse dans des cages au-dessus des pistes de boîtes de nuit. Toutes nues ? Presque, avoue-t-elle, le regard en forme de string. Un grand silence frisé (Fmurr).

Le compartiment s’est rétréci, empli de créatures au corps pulpeux enduit d’huile diverses. En une demi-heure, je connaîtrais tous les secrets du métier de gogo-danseuse. Les tarifs, avec ou sans string, les parties dans les grandes villas de la côte. La drogue ? Ah non jamais, si la patronne nous choppe, on est viré. Ouais un petit pétard de temps en temps avec les copines. Des en-fêtes quand on est crevées. Des amphétamines.


    Elle gagne en une soirée ce que je gagne en une semaine. Oui mais on a des frais, le transport, le maquillage, les vêtements. Quels vêtements ? Ah mais on voit bien que tu sais pas combien ça coûte un string ! En plus c’est crevant, la sono, la fumée, la chaleur, les cons qui nous arrosent. Je compatis. Mais je la trouve un peu famélique. On se tutoie maintenant. Je lui dis tu n’es pas bien grosse. Oui, elle est anorexique. J’objecte que pour danser dans les cages, on est supposée remplir le string. Elle ricane. Elle ricane souvent. Elle s’est fait faire des implants. Elle est visiblement prête à me faire admirer les cicatrices. Malheureusement le contrôleur débarque. Non, on ne rattrapera pas le retard. Calcule les correspondances. Elle me re-prête son portable dernier cri.

Honnête Go-Go Girl rentrant du travail...
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Et plus tard, quand tu seras grande ? Mais j’ai vingt-sept ans. Tu ne les parais pas. Merci. Sauf les yeux. J’ai pas dormi depuis trois jours, mais là je vais me reposer. Tes parents sont au courant ? Ma mère s’en doute. J’étais en photo dans les journaux une fois, au carnaval de Nice, sur un char brésilien. Mon père, il me tuerait, mais il va jamais au bistrot. Ma sœur le sait, mais elle dira rien. Mon fiancé, le gendarme, il vient me voir avec ses collègues. Il est assez fier, ça le dérange pas. Me marier ? Pas tout de suite. Les gosses c’est galère. J’aimerais voyager. Je suis allé à Paris, une fois, pour le boulot, tous frais payés. On est arrivé le soir, reparti le lendemain matin. J’ai rien vu. C’était un congrès de visiteurs médicaux. Ca puait le fric. Ils étaient tous bourrés, assez collants.

    Non je ne lis pas, mais je sais lire. Elle a vu tous les films. Elle écoute la musique, le rap, la techno. Elle ne boit pas, ne fume pas, pas de drogue, du sport, moto, karaté, nourriture bio. Vie de famille. Un fiancé. Un amant de temps en temps. Une copine. La patronne de l’équipe de gogo-danseuses. Un site internet pour les engagements. Un portable. Un sac de plage. Quelques strings. On approche de Marseille. Elle est grande et bien charpentée. Je lui serre la main que je garde un instant. Elle est fiévreuse. Elle a les larmes aux yeux. Elle disparaît dans le couloir. Je n’ai pas osé lui demander le prix d’un string.


Le changement climatique...

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    Au retour, j’aurai affaire à un ancien légionnaire :

Il sentait bon le légionnaire, mon sable chaud par Christian Durand
 

Publié dans Carnet de route

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