La Mer sans arrêt...

Publié le par Moni Grégo

LA MÉDITERRANÉE TOUJOURS RECOMMENCÉE

par Moni Grégo

 

Photo Martine Boudet

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                                                            Photo Christian Durand


La mer crée des attirances. Elle est de mèche avec la lune. Complice pour ensorceler. Voyez, ce serait comme un grand champ bleu qui serait encore plus grand qu’un champ. Comme… quand tout est immobile, écrasé sous la lumière. La mer… Je la vois sur le flanc… allongée… débordant jus…qu’au ciel. Je la vois qui danse comme une eau. Un mouvement tranquille… avec la légèreté des feuilles de fougères… mais lourde aussi… comme… dans la chaleur des pierres… comme un dormeur-lézard emporté malgré lui… à l’heure calme de la sieste… mais fraîche pourtant et salée comme la peau des moissonneurs. Fluide, évaporée, changeante, la mer…

Il y pleut de l’or sous un soleil qui donne sans penser, caressant de ses chauds rayons les bons et les méchants, les anciens volcans et les fonds glacés, sans discernement. C’est cela un règne. Ce don aveugle. Nous, méditerranéens, nous connaissons la calme tension d’avant l’orage, l’électricité statique qui court sur les toits, le plaisir d’un ciel plombé qui se déchire enfin et pleut des rabanelles, inondant en un rien de temps les chemins secs des collines d’oliviers, les rues tranquilles et les abords des fleuves.

Et tout déborde en un clin d’œil. Et tout s’en va aussi sec après la mise à sac, après les saccages, après le compte des malheurs. Nous n’aimons la plage que s’il n’y a personne. Nous cherchons le soleil l’hiver, le frais et l’ombre, l’été. Nous connaissons les petits escaliers qui se jettent à quai jusqu’à l’eau des canaux, les querelles des joutes et les bateaux de guerre, les thoniers appareillés, les fêtes des pêcheurs avec les fleurs jetées en mer. Nous sommes connaisseurs des endroits secrets où l’on s’embrasse… et plus…

Lieux faits de sable, de rochers acérés, de maquis sauvage, de garrigues, de baraquettes en bois avec toits de goudron, et d’herbe veloutée. Folie des fêtes où on se roule sur des tapis de luzernes dans des odeurs de lilas, d’eucalyptus, de mimosas, avec légers sur l’oreille des bouquets de jasmin serrés d’un fil délicatement noué. Nous écrivons notre amour en poèmes timides.

Nous jetons des petits cailloux discrets, aux volets de nos bien-aimés, qui mentent comme ils respirent et trouvent le moyen de s’éclipser en douce pour nous rejoindre dans la nuit. Nous avons toujours un ami quelque part qui laisse, sous la pierre la clé d’une chambre blanche de chaux. Nous nous purifions sans nous attarder dans les bras salés de la mer. Nous trouvons des petits bouts d’amphores antiques dans les vases boueuses des étangs, des coquillages rares, des branches sculptées qui racontent l’art du hasard, des trésors encombrants qui s’amoncellent et qu’on ne jettera jamais quitte à nous compliquer la vie.

Nous aimons le repos qui se gagne et s’apprécie comme un pastis glacé, après l’effort. Nous sommes de ceux qui s’assoient sur des pliants de toile pour admirer les vagues gigantesques qui giclent par dessus les môles et les brise-lames. Entre le ciel d’été, les météores, le ressac, nous racontons des conneries, « de longue »(*), sur des bancs usés par des générations. Les mots nous les écrivons sur du sable juste avant le retour de la vague, insensibles à ce qu’il en restera.

Nous n’avons peur que de nous-mêmes car il nous vient des idées constamment. Pourtant nous parlons peu des choses importantes. Nous aimons les enfants plus que tout. Nous avons plusieurs vies, on ne les compte plus. Les morts on les porte avec nous et eux ils regardent les choses comme des bébés apaisés. Nous rions beaucoup, car nous sommes de grands inquiets. Pourvu qu’on nous veuille du bien, nous ouvrons grand notre cœur, notre porte et notre âme lyrique à qui sait apprécier la dimension des sentiments que chante l’opéra. Il nous reste quelque chose de l’ampleur antique.

On nous traite volontiers de « grandes gueules ».

Tout n’a pas été arraché de cette force prodigieuse d’il y a quelques siècles, lorsque le centre de la terre, avant de basculer, a fui pour se chercher ailleurs. Encore maintenant nous rêvons d’une Amérique jamais découverte où les Indiens, à leur manière à eux, vivent leur vie sans qu’on n’en sache rien… et dans ce même temps le règne peut se prolonger d’une Méditerranée d’origine, d’un autre monde où Eller demeure une mère porteuse des arts, de la pensée, des émotions…

Fondatrice, civilisatrice, donneuse de leçons, faiseuse de drames, souche archaïque, féconde, entremetteuse des muses, des dieux entiers, des demi-dieux… Maquerelle raffinée et sainte, folle et pure, guerrière et colombe, diamant et volcan, unie sous sa surface, tourmentée, comme un organisme sous sa peau, déconneuse, vivante et digne et qui tient son rang, plus forte que les vents, à l’abri des marée…

Dommage qu’il n’y ait plus de lamparos pour pêcher les poissons dans la nuit.

Oui, dommage…

Il fait si doux !

(*) à tout bout de champ.

Moni Grégo
Mai 2010

 

Photo Christian Durand

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Publié dans Salon de lecture

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