La Montée des Marches

Publié le par Christian Durand

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Ilixon, la reine des Pyrénées, a son festival de cinéma. Comme les grands. La cérémonie d’ouverture se fait au Casino, une lourde bâtisse néo-balnéaire en réfection. Le chantier est masqué par des banderoles publicitaires. Un chapiteau est dressé dans le parc à côté du Pavillon Normand, une salle de bal de style néo-tyrolien.
L’escalier monumental dresse ses huit marches démantibulées au-dessus de la boue du chantier. Des barrières métalliques s’apprêtent à retenir les centaines, les milliers d’admirateurs qui attendent Arielle D. et Francis H. dans la fraîcheur de la nuit pyrénéenne. On se croirait à Marienbad.

Les admirateurs sont une dizaine, des mémés qui jouent habituellement à la pétanque devant le pavillon normand. Elles en veulent pour leur argent. En face, une dizaine de photographes localiers déguisés en étudiants nécessiteux. Ou l’inverse. Une affichette annonce qu’en raison d’un retard d’avion, la cérémonie est reculée. Dans le talkie-walkie du maître de cérémonies, on entend clairement que l’apéro traîne en longueur.
Enfin, ils sortent du chapiteau. Emoi populaire. Tu la vois ? Ça serait pas ? Il a grossi ! Attention, il nous regarde...

Hélas, ce ne sont que les invités, principalement les employés de la mairie endimanchés, tout surpris d’être criblés de flash. Parmi eux, titubant, l’acteur Donnadieu, en vrai professionnel, écarte la foule et se campe devant le groupe de photographes, leur offrant mécaniquement tous ses profils figés dans un sourire qui met en valeur son menton en galoche.

Brusquement il réalise que ce ne sont que les appareils jetables de quelques touristes qui s’étaient glissés derrière les barrières. Ecoeuré il repart vers l’escalier où sont plantés les vrais professionnels de la profession qui ne le reconnaissent pas. Mauvaise soirée pour Donnadieu, en plus il a salopé son manteau trop long dans la boue du chantier.

Attention, une grosse limousine noire remonte lentement l’allée qui conduit aux marches en zigzaguant entre les engins de chantier. Le maître de cérémonie s’agite, se met en travers de l’allée et fait stopper brusquement la voiture dont les occupants sont projetés en avant. Cris d’indignation dans la foule, c’est elle, c’est elle, je la vois. Les portes s’ouvrent, trois maffieux d’opérette en descendent. Le couple aux jetables me jette un coup d’œil, je leur dit allez-y ce sont les gardes du corps de Sarkozy. Ca ne fait rire personne. Autre voiture : Francissssssss !

Mister Huster moi-même. En bon cabot, il va au taf sans hésiter. Il monte au paf et vient embrasser toutes les mémés. Je me recule. Il appelle en renfort Roland Giraud qui se vautre déjà sur une grande hôtesse brune. Huster s’arrache à ses admiratrices, glisse un mot à l’oreille d’une petite fille. Mémé ! Mémé ! y m’a dit « t’as d’beaux yeux ! » Je ricane il a dit « tas d’bouzeux ». L’arrivée d’Arielle Tombale me sauve du lynchage.
En grande professionnelle, elle trébuche sur un parpaing et malgré sa myopie, se tourne vers les applaudissements, envoie des baisers, des sourires siliconés, des petits gestes d’une main et de l’autre fait le vide autour d’elle pour monter l’escalier toute seule. Quelle émotion. Du coup on oublie Marie-Christine Barrault qui s’extirpe à grand-peine de la voiture suivante. C’est vrai que le grand deuil ça mincit. Ca devrait. Sa coiffeuse et sa maquilleuse l’aident à monter l’escalier.

Les autres voitures crachent leur lot d’illustres inconnus, troisièmes couteaux de production à petit budget et leurs copines shampouineuses à l’Alcazar. De Limoges. Une dernière voiture aux vitres fumées s’immobilise. Personne n’en descend. Silence, suspense. J’en profite pour susurrer que c’est Nicolas. Les mémés deviennent très hostiles.
Il descend lentement, lunettes noires, fume-cigarette, long manteau poil de chameau, écharpe bleu. Toute son énergie consacrée à rester debout. Il gagne les marches en pochtron aguerri, par de larges courbes qui lui font frôler les barrières, monte l’escalier avec la même élégance décalée dans ce silence admiratif des foules qui attendent la catastrophe. Du grand art.

Je suis le seul à le reconnaître. Espoir du cinéma français dans les années soixante, il eut son heure de gloire dans un film recommandé par l’Office Catholique du Film. J’ai oublié son nom. Depuis il cachetonne en policier alcoolique dans des téléfilms régionalistes, un rôle qu’il prend visiblement à cœur. Il dînait avec les vedettes à l’hôtel C. le trois étoiles proche, un ancien bordel, dont la cave est excellente. Il a du s’attarder pour finir les bouteilles.

Ce que me confirmera le sommelier Raymond dont la belle-mère est serveuse au bar d’à-côté. Notre funambule a remonté lentement l’escalier sans jamais repartir en arrière. La porte du Casino fait deux mètres de large. Un large palier lui permet de négocier une courbe savante qui lui fait frôler le montant en fer forgé. Un vigile le remet discrètement dans l’axe de la salle de spectacle où Arielle va incarner Sissi dans ses années anorexiques. Sissi l’icône.

La même Arielle a tapissé la ville d’invitation à une vente-signature de son album-photo, son cd, son dvd. Ca se passe à la maison des curistes, une vilaine bâtisse de style néo-biscayen. Elle est en retard, diva oblige. Les écoliers hurlent Falbala ! Les mémés pétanqueuses s’impatientent. La voilà, Falbalaaaaa ! honnête boutiquière, une vraie gagneuse. Vue de près, c’est vraiment silicone valley. Oh je trébuche, mais se rattrape au beau vigile, sourire-grimace, petits baisers soufflés, et je monte l’escalier toute seule. Oui, je m’habille toujours très près du corps quand il y a de beaux vigiles musclés prêts à me rattraper si je pète un talon.

Plus tard, la foule s’accumule devant la mairie, illuminée comme une vitrine de Noël et dont l’escalier s’adorne d’un tapis rouge en plastique. Il ne s’y passe rien, sinon le va-et-vient des organisateurs et la noria des voitures officielles. Des voitures anglaises. Soudain, les vigiles repoussent les barrières, écartent les enfants des écoles, dégagent un passage. Un immense bus à deux étages, aux vitres fumées, accoste comme un paquebot. Tous les jetables pivotent, un début de bousculade fait osciller barrières, vigiles et photographes.

Les portes pneumatiques s’ouvrent dans un chuintement sensuel. Un enfant descend cartable au dos. Puis un autre et enfin toute la classe de neige que les parents attendaient. Des prénoms fusent. Jérémie ! Quelques jetables crépitent à tout hasard. Jérémie, de la Starac, est un enfant du pays. Un ado fait le pitre en haut de l’escalier. Une gamine demande c’est Jérémie ? Une adepte lui répond non c’est son frère. Elle prend la photo.

 

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Francis, Arielle et Marie-Christine ne descendront jamais l’escalier de la mairie. La télé régionale va les filmer dans les salons du trois-étoiles où la cave est bien meilleure, si j’en crois les bouteilles de cidre vides sous l’escalier de la mairie. Le palmarès, résolument rock and roll selon Francis, couronne Line Renaud, une starlette basque et un post-ado aux cheveux en bataille. Je le croise à la sortie. Il donne rendez-vous à Paris à sa copine du jour. Elle lui demande s’il aura le même numéro de téléphone. Il lui jette ça m’étonnerait dans un rire plein de contrats en or.

 

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Luchon début de siècle. Photo Alix. Dans le Hall du Pyrénées Palace.

 

Publié dans Carnet de route

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