"La petite fille de la photo" - 3

Publié le par Annick Cojean

La petite fille de la photo Nick Ut

 

La photo de Nick Ut - Gang Bang, Viet Nam,1972

"La petite fille de la photo" - 2

 

En quelques jours, la photo de Nick Ut fit la "une" des journaux du monde entier, suscitant l'indignation et la colère des opposants à la guerre, l'embarras désolé de ses partisans. Des enregistrements de la Maison Blanche révéleront plus tard l'irritation du président Nixon, obsédé par cette image qu'il soupçonna d'être truquée. Elle vaudra à Nick Ut les plus grandes récompenses internationales, y compris le prix Pulitzer.

Un deuxième "héros" a joué, assure Kim Phuc, un rôle déterminant dans son sauvetage. Christopher Wain, le journaliste d'ITN. Son reportage sur la petite fille était passé à la télévision juste après la publication de la photo, et le monde, stupéfait, avait découvert la scène en mouvement. Mais le reporter voulait avoir des nouvelles de l'enfant et s'assurer qu'elle était bien soignée. Alors que ses parents la recherchaient en vain d'hôpital en hôpital, craignant de la retrouver dans une morgue, il l'a localisée, grâce à l'ambassade britannique, dans une annexe étouffante du First Children's Hospital de Saïgon. Elle avait sombré dans un semi-coma. Les pansements collés à sa peau brûlée dégageaient une odeur pestilentielle. Une femme qui assistait à l'agonie de son petit garçon dont les brûlures grouillaient de vers sur le lit d'à côté l'éventait de temps en temps. Le reporter fut effaré. Il courut chercher une infirmière :

"Que va-t-il arriver à la petite fille ? 


Il ne pouvait l'accepter. Il a téléphoné tous azimuts, appris l'existence du pavillon Barsky, une clinique américaine capable de soigner les grands brûlés, appelé l'ambassade américaine qui donna son feu vert au transfert de l'enfant à condition que le ministère sud-vietnamien des affaires étrangères formule son accord. Alors il s'y est précipité, faisant face à un haut fonctionnaire réticent et obtus. Tout cela ne serait pas bon, disait-il, pour l'image du Sud-Vietnam. Cela rendit fou le journaliste qui sortit un couteau de sa poche et le tendit à l'imbécile : "Cette gosse souffre atrocement. Alors prenez ce couteau et rendez-lui service en lui tranchant la gorge." L'effet fut immédiat. Kim Phuc fut transférée à Barsky, et le personnel se démena pour soigner au mieux la petite brûlée que guettait le monde entier et qui endura en une année pas moins de dix-sept opérations. "Chris, dit Kim Phuc, en le repérant dans l'assistance, tu as partagé ma route. Je te suis reconnaissante !"


Mais comment oublier Perry Kretz, ce journaliste de Stern, basé à Hambourg, lui aussi bouleversé par l'image découverte dans les journaux ? Ayant photographié Kim Phuc en 1973 après ses quatorze mois d'hôpital, et découvert ses cicatrices atroces que la chaleur rendait si douloureuses et qu'elle n'avait aucun moyen d'apaiser, il n'avait cessé de penser à elle. Comment survivait-elle ? Comment, dans sa famille pauvre et nombreuse, retrouvait-elle sa place ? Sans aucune nouvelle, et à l'occasion du dixième anniversaire des accords de Paris instaurant le cessez-le-feu avec les Américains, il demanda officiellement au gouvernement vietnamien de retrouver la fillette. La recherche prit une année - la famille avait déménagé - mais elle donna à Hanoï la conviction que Kim Phuc était, aux yeux des étrangers, un trésor national et qu'on ne saurait trouver meilleur outil de propagande.

On ne cessa dès lors de l'exhiber comme une marionnette devant les journalistes et diplomates étrangers, encadrant son discours, perturbant ses études et sa santé, et ruinant à jamais son rêve de devenir médecin. Elle ne dit rien à Kretz quand il lui rendit visite, mais à bout de force, un jour, elle osa lui écrire, priant pour que sa lettre ne soit pas interceptée : "Cher papa... Je suis malade et je n'ai pas d'argent." Cela faisait des mois que le journaliste attendait le feu vert d'Hanoï pour emmener la jeune fille se faire opérer en Allemagne par un grand chirurgien plasticien. Il piqua une colère, remua ciel et terre, et vint lui-même chercher Kim Phuc pour la conduire chez le docteur Zeller qui, en deux opérations, résolut un problème délicat de rétractation de la peau. "Papa, déclare la jeune femme au micro, tu es aussi mon héros."


Il en est d'autres, bien sûr, en plus des trois briscards, qui l'ont aidée tout au long de la route. Et elle en cite beaucoup qui sont là, la soutiennent, l'applaudissent. Les voir réunis dans une pièce la bouleverse, et pourtant elle rayonne dans sa tenue vietnamienne traditionnelle. Son mari et ses fils ont mis des cravates. Elle les trouve beaux et les enlace. Remercie Dieu et le ciel car elle est devenue très chrétienne. Et ajoute avec sa voix soyeuse : "Vous voyez, l'amour est toujours plus fort que le napalm !"

Par Annick Cojean

 

Khim Phuc, la petite fille de la photo - 1

Publié dans Anarchroniques

Commenter cet article