La tarte au citron

Publié le par La Mère Peinarde

            Adolescente, elle n’avait pas d’argent pour s’acheter un manteau et  avait donc décidé qu’il s’agissait d’un vêtement laid, peu pratique, et tout compte fait, inutile. Elle habitait dans une région aux hivers relativement cléments, s’emmitoufler dans un immense pull noir déniché dans une fripe suffisait à la protéger, d’autant qu’elle s’était endurcie et n’était pas frileuse. A la même période de sa vie, elle se mit à détester le sucre et tout ce qu’il entraînait socialement, surtout chez les femmes. Elle méprisait les accès de boulimie pâtissières de ses copines, suivis de crises de remords et de décisions de régime jamais tenues. Elle n’aimait que l’acide et l’amer, les citrons et les pamplemousses. Devenue adulte, elle remplaça le grand pull par une élégante veste en cuir, et garda à peu près les mêmes goûts alimentaires. Elle savait que le sucré lui était désagréable, un demi sucre déposé par erreur dans sa tasse de café entraînait une grimace de dégoût, et même les confitures de sa grand-mère ne trouvaient pas grâce à son palais.

 

            Et puis, il y eu l’Opération. Et ses suites.

 

            Elle en ressortit abominablement frileuse, grelottant dés que le thermomètre indiquait moins de vingt degrés. L’anorak, jusqu’alors réservé aux séjours à la montagne, sortit en ville tous les jours, elle acheta même une grande parka noire pour les mois les plus froids. Non, pas un manteau, une parka vous dis-je. Et, à sa grande surprise, elle se mit à désirer certains aliments sucrés, à picorer les fruits confits sur le gâteau des rois, à reluquer les bombons quand elle allait acheter le journal, et les pâtisseries quand elle allait chercher le pain. Non, toujours pas de sucre dans son café, mais du miel dans les tisanes, et de la confiture dans le fromage blanc. Elle qui n’avait jamais dépassé le stade du gâteau au yaourt pour les goûters d’enfants se pencha sur des recettes élaborées de tartes et de tiramisu. Elle aimait toujours le goût du citron, alors, son dessert préféré devint la tarte au citron, meringuée si possible.

 

            Elle ne lutta pas. Elle avait accepté de devenir douce.


Par Martine de La C.

 

Publié dans Salon de lecture

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