Mon pote le Gitous, par le prof...

Publié le par Christian Durand

 

Bukowski

Dans cette grande ville du Sud, on le voyait venir de loin. Mince, cambré, sans âge, tout de noir vêtu, cordon aux bouts enchâssés dans des pointes en ivoire, noué autour de la chemise à boutons nacrés, chapeau de gardian, bottes espagnoles bien cirées, bagues, gourmettes, snake. José le Gitous. Le plus souvent flanqué de deux sacs de trabendo pleins à ras bord.


Quand il venait au restaurant, on l’entendait de loin au bruit des bouteilles qui brinquebalaient dans le sac. Il rentrait méfiant comme un chat, demandait à voie basse "Le Professeur".  Sans un mot, il me suivait dans l’arrière-cuisine et vidait son sac. Apéros, liqueurs, champagne. A la première offre, il commençait à remballer en maugréant. Il fallait absolument marchander pour aboutir à un prix ridicule, le quart du « neuf ». Il recomptait soigneusement et acceptait une bière qu’il payait. De prés son visage régulier était finement ridé. Quelques cicatrices. Couteau ou rasoir. Les vêtements fringants étaient un peu élimés. Mais le bonhomme portait beau. Et les femmes le regardaient. Il le savait.

 

Une fois par mois. Une livraison homogène. Selon le camion. Ou la cave d’un cave, en riant aux éclats de ses dents en or. Souvent des alcools. Parfois des foies gras, du caviar, du touron. On prenait tout et on se le partageait. Pas question de les entrer en comptabilité. Il livra un jour devant une voiture de police qui venait enquêter sur un vol de voiture dont la piste passait par le restau. Nous nous figeâmes. Il les salua discrètement et nous glissa Des clients mais je ne suis pas une donneuse.



Contrat Colt Python .749

Cette fois-là, il me prit à part. Sortit de sa poche un paquet enveloppé dans un chiffon gras. Le déroula soigneusement. Beretta 6.35, comme neuf. Tombé d’un flic pendant une manif. Petit prix. C’est tentant et nous allions vers des temps troublés. Dés lors, il me tenait. Et pouvait donc me faire confiance. Je fus invité à l’entrepôt central. La caverne d’Ali Baba. Petit appart de banlieue. Pas de nom. Trois pièces. Sur des étagères sommaires, la marchandise. Lui-même ne faisait plus de casses. Passé l’âge de ces conneries. Il fourguait et refourguait. Un grossiste. On pouvait passer commande. Il peut y avoir de l’attente.



 ail-phone piégé !

Deux étagères d’autoradios. Trois de transistors, lecteurs de cassettes,  appareils photos haut de gamme. Miam. Sans garantie ni factures. Montres, bijoux, bibelots, disques, cassettes. Quelques manteaux de fourrure. Non merci. Sacoches et porte-monnaie en cuir. J’dis pas non. Outillages, rasoirs électriques, rétroviseurs. Du tout venant. Mais ça craint pas tout ça ? Non. Personne ne connait. Avec un sourire fin comme une lame de rasoir. Rien à mon nom. Dans son salon, un petit meuble à vitrines. Son musée personnel. Que du beau. Même sa femme n’est jamais venue là. Les femmes, tu sais. Oui je sais.
 

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Et la dans l’entrée  sous un tissu ? Ah ! Là ! c’est du lourd ! Montre voir ! Damned ! les premiers magnétoscopes compact Sony. J’en rêvais, José l’a fait. Il faut prendre les trois. Vite. No problémo. Mais pas de crédit. Du cash. Ahora mismo.  Combien ? Oups ! Mais je connaissais le prix magasin. Ok, je reviens dans une demi-heure. Trois coups de fils, un dab et l’affaire était réglée. Il me paya une bière, mais pas dans le quartier, tu comprends. Il me raconta l’exode, l’exil, le racisme, l’honneur et la culture de son peuple, la solidarité sans faille, ses erreurs de jeunesse. Il payait les études de ses petits enfants. Il était libertaire et libre-penseur. Total respect.
 

bracelets

De temps en temps, il disparaissait pendant un nombre entier de mois. Pas d’explication. Sauf une fois. Il était réapparu amaigri, une nouvelle cicatrice. Il était cavaleur. Un mari jaloux avait frappé une épouse volage pour qui il avait de l’amitié. Laconique : je lui ai fait connaître Ma Loi. Je finis par lui confier mon téléphone et mon adresse perso. Cette marque de confiance l’émut. Il me téléphona juste avant l’été. Réunis tes copines, j’ai la collection complète des nouveaux maillots de bain. Mais ça me brule les doigts. Nous fixâmes le jour et l’heure dans un appart des beaux quartiers où j’avais quelques habitudes.
 

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A l’heure dite, il arriva flanqué des sacs trabendo. Cf. plus haut. Ces demoiselles et ces dames trouvèrent follement excitant le bonhomme, les maillots chicos et les soldes précoces. Il y avait encore les prix. A moitié prix, la collection partit comme des petits pains. Je du emmener José dans la cuisine. Il voulait absolument assister aux essayages pour pas qu’y ait d’réclamations. Sacré José. Je ne l’ai jamais revu. Il avait un neveu copie conforme qui faisait la manche à la guitare dans les bistrots. Je l’ai croisé dix ans après. Je lui ai demandé. Il a baissé les yeux et s’est éloigné. Chez ces gens, monsieur, ça porte malheur de parler des.

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Publié dans Anarchroniques

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