René-François Grégogna, Prince de Grégoslavie, 1926-2011

Publié le par Christian Durand

Sans titre n° 3629

Nous avons reçu ceci sur fb et sous pli discret...

Un peu longuet et massif, mais intéressant...

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René-François Grégogna

mise en page selon les fantaisies de iPad, Overblog et fb !

LA CORSE OU LUI, VOUS SAVEZ..

L’odeur de cette saison-là ne s’est pas encore enfuie. C’était hier. C’était l’été. On peut parfois faire relâche et j’avais quitté « mon » île pour le continent. Je rôdais cet après-midi-là du côté de Pézenas. Je ne faisais qu’y passer, vaguement curieuse de découvrir ce que cette cité touristique avait dans le ventre. Au hasard des rues et des échoppes, mes pas m’avaient portée devant une étrange devanture où un patronyme s’affichait en toutes lettres. Comme la pleine lune dans le ciel. L’étendue du souvenir est telle que mon tressaillement d’alors est demeuré intact. Ce nom, sans équivoque possible, avait partie liée avec la Corse. Mieux, avec l’endroit où je vivais. L’insulaire (surtout s’il est au loin) regarde l’île comme le tournesol le soleil et « le » village est non seulement une géographie affective mais un éternel berceau. Dans l’orbe de ce sentiment d’appartenance, le patronyme d’un individu permet, aujourd’hui encore, de localiser son canton d’origine, son hameau même. Bien sûr, j’ai poussé la porte de ce que je considérais comme un atelier. Un air de jazz, comme une musique de vagues et de calebasses, y soupirait. L’espace ressemblait à une serre, prise d’assaut par une cohorte de sculptures et de peintures. Des excroissances de matières et de couleurs. Des attroupements de matériaux en tous genres. Bref, j’avais une vue imprenable sur un joyeux bordel. Un univers polymorphe et puissamment drôle. Impertinent jusqu’à l’outrance, ce qui n’était pas fait pour déplaire à la soixante-huitarde que j’étais. Dans le marigot quotidien (où l’on se surprend dix fois par jour à réprimer l’envie de crier ou de pleurer), cette force de frappe s’accordait à ma furieuse envie d’en découdre. Lui, je ne l’ai pas aperçu tout de suite. Dans la demi pénombre, peut-être se protégeait-il. Campé bien droit dans la profondeur d’un fauteuil, l’air étrangement absent. Impressionnant avec sa gueule barbue et sa chemise rouge. Une gueule couturée comme celle d’un coureur d’océans ou, allez savoir, comme celle d’un berger, corse il va de soi. Visiblement avare de paroles, comment diantre l’aborder en évitant qu’il se méprenne ? N’y tenant plus, je murmurais la formule magique sans en soupçonner, sur le coup, les mille vibrations. Tout ce qui est simple nous dépasse. Gregogna, ce nom, son nom, était d’Oletta. Le savait-il ? Ce village où j’avais décidé de vivre était le village natal de son père mais il en ignorait tout. Comme il ignorait tout de la Corse. Erigée dans l’instant, « la nouvelle » nous rapprochait. Le timbre rocailleux et chantant de sa voix aussi. L’amitié allait s’inscrire en s’écrivant. Quelque temps plus tard, après avoir mis sur pied, à Oletta, dans des lieux de sagesse populaire, un grand forum estival dédié à l’art contemporain (baptisé Le Parcours du Regard), je décidais de l’y accueillir. En invité d‘honneur. Lui qui était né en Indochine et n’était pas indochinois, lui qui se prétendait de nulle part, je l’invitais à traverser la Méditerranée et à faire quelques pas dans la baie du ciel insulaire. Chaude et vibrante. À se frotter à un pays de vignes et d’oliviers, aux matinées douces et bleues. À se nocer avec la grandeur. J’avais le souvenir d’une confidence de Julien Green dans son journal (écrite après un séjour olettais) : « Quant au paysage, que puis-je en dire ? Je me demande s’il n’est pas nécessaire de venir ici pour savoir à quel point la terre est belle. J’ai pourtant voyagé dans deux parties du monde et même dans trois…» Amour, inquiétude, élan, lui, René, avait eu cette réponse : « Un matin sortant des brumes de mon sommeil parvient un message, avec des mots qui caressent, ordonnent, me révèlent ma corsitude. Tout bascule et se bouscule dans ma vieille tête. Enfin une mère par vous me fait signe et m’invite à la joindre et je viendrai paré de mes plus belles couleurs pour l’aimer ». Le temps s’entrouvrait. Comme si, à une rétrospective, l’île seule pouvait être candidate. Lieu primordial ourlé d’une mémoire longue. Celle des liens du sang et bien plus encore. Au tréfonds de lui-même, l’ici et l’ailleurs, soudainement, se confondaient. La Corse, « le rêve de toute une vie », il l’avait rejointe en prenant le bateau. Le vent était le même que celui qui, jadis, gonflait la voile d’Ulysse. Peut-être avait-il songé à Saint-John Perse dont il affectionnait la lecture : « Nous diras-tu quel est ton mal, et qui te porte, un soir de plus grande tiédeur, à prendre pied parmi nous sur la terre coutumière ? » Robe étale, la Méditerranée enveloppait l’île d’un collier de silence. Pour lui, accoudé au bastingage, c’était le grand émerveillement. La promesse d’une consolation. Et puis, il y eut la montée vers le village par d’infinis tournants qui retardent et amplifient la sensation d’arriver « quelque part ». La montée jusqu’au coeur de la citadelle allurée où se déroulait Le Parcours du Regard. La réputation de la manifestation avait rapidement franchi les frontières de l’île. N’étions-nous pas convaincus qu’aucune carte du monde n’était digne d’un regard si le pays de l’utopie n’y figurait pas ? Escorté de ses jardins de laine et de ses aquarelles, dans un flot de couleurs, lui, découvrait ses racines. Tendresse et fournaise. Si bien que Corse Matin avait alors titré : « Gregogna : l’enfance de l’art ». Euphorique, il y confiait avoir pris un bain à Albo, « au milieu des roches couleur bronze, véritables sculptures sur des vasques. Un bain de jouvence, purificateur, une rencontre avec l’état foetal ». L’activité picturale, qui est primitive au fond, réclame une sorte de pureté de l’être. À soixante-six ans, ce « vieux con de Grego » (comme il se désignait volontiers) faisait toujours face à cette exigence. Sans autre technique que celle que ses yeux et ses mains se donnaient à force de voir, à force de créer. Dans cette sorte d’héroïsme du quelconque qui peut être porteur de l’exceptionnel. Une histoire d’amour et de lutte sans merci. Aussitôt, sa famille olettaise s’était constituée en garde rapprochée. Tante, cousins germains et autres cousines se l’arrachaient. N’ayant d‘yeux que pour sa notoriété, ils se rendaient enfin compte qu’il existait. Lui, René, qui, à quatorze ans, sous le nom de guerre de Sampiero , s’était engagé dans la résistance aux côtés de son père (« le capitaine Albert »). Lui, René, qui avait longtemps été « artiste et pauvre ». Lui, René, qui avait été évité durant une bonne partie de sa vie, improbable cerise (bourgeoise) sur le gâteau. Fort heureusement, dans le savoir-vivre rural et dans l’allégresse artistique, le temps s’écoulait sans façon. Les soirs, sur la terrasse, on parlait violemment de la douceur de vivre. Lui s’extasiait volontiers devant l’acellu scemu [l’oiseau fou] capable de narguer le vent. « De ce petit oiseau qui danse dans l’espace en Corse », comme il l’avait dit par la suite sur une carte postale, il avait fait une copie en relief, « métal sur fond de sable vert de la plage d’Albo ». C’est le jour de son départ qu’il avait appris que sa grand-mère Marie-Françoise avait vécu un moment – hardiesse du hasard – dans ma propre maison. Il riait pour ne pas pleurer. Alors, il avait promis de m’envoyer des chemises. Il en arborait d’inattendues. De splendides. Choisies avec soin. C’était sa coquetterie. La mienne aussi. Et ses chemises, je les ai portées longtemps. Moi qui aurais pu être sa fille, je savais bien qu’un artiste avait certes besoin d’un peu de gloire et d’un peu d’argent mais que sa vraie part de soleil, c’était beaucoup d’amour. S’était-il au moins senti aimé ? Nul doute en tous cas que, dans la généalogie du Parcours du Regard , il ne demeure un cas de figure historique . Un rien goguenard, il m’avait en effet quittée en m’apprenant que sa fille cadette avait épousé Di Rosa. C’est ainsi qu’Hervé, avec femme et enfants, avait à son tour mis les pieds sur l’île pour nous rester, les années passant, des plus fidèles. Dans l’épaisseur du temps, j’entends encore la voix enfantine de Vincent, son fils, réclamer de dormir dans la chambre de « l’ancêtre ». Pour tout dire, une véritable histoire de famille s’était ainsi entamée puisque, Moni notamment, fille aînée de René, était venue par la suite mettre en scène La Nuit juste avant les forêts, au pied d’une chapelle, dans le hameau abandonné qui était le berceau du village d’Oletta. Est-il besoin d’ajouter que ce spectacle, par une nuit étoilée, fut un vrai petit miracle ? L’île, René avait voulu la sillonner en tous sens. Et alors il y avait eu une autre halte vive. Sans doute pour avoir longé la côte insulaire à son arrivée et avoir eu cette puissante sensation de percevoir des signes sur les rochers, il s’était pris d’affection pour Filitosa et ses sculptures menhirs, souveraines dans l’éternel. Pour ces hommes de pierre en qui il crût se reconnaître. Échine relevée, tête haute. Entiers même brisés. À son retour sur le continent, était née une grande peinture de laine. Dans la foi et la saveur d’une émotion, à convoquer les ultimes croyances, à ne pas livrer le monde aux assassins d’aube. Toujours au travail, toujours dans ses « artivités », ça le sauvait, disait-il. Après avoir exposé cette oeuvre au musée de l’Ephèbe au Cap d’Agde, il m’avait fait part de son désir d’en faire don à la municipalité dont dépend le site de Filitosa. Je me fis volontiers entremetteuse dans cette affaire. Ne faut-il pas retenir ce qui nous relie ? C’est ainsi qu’à la fin de l’année 2002, il avait pu faire don de cette peinture à la commune de Sollacaro. Dans le hall de la casa communa (la mairie), c’est en sa présence que, quelques mois plus tard, le 21 juin 2003, l’accrochage officiel a eu lieu. Sur le mur, dans une fulgurante immobilité, chacun peut désormais lire : « Tapisserie exécutée par l’artiste corse René François Gregogna ».

MADDALENA RODRIGUEZ-ANTONIOTTI, Oletta janvier 2011.

Historienne de formation, Maddalena Rodriguez-Antoniotti est peintre, photographe et essayiste. Elle est l’auteure (aux éditions Albiana) de Comme un besoin d’utopie et de Bleu Conrad. Son dernier ouvrage Corse, éloge de la ruralité est paru chez Images en Manoeuvres Editions.

René-François Grégogna

Errants, oh Terre, nous rêvions...

Je vous dois la vérité en peinture.
Paul C.

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Le Cri, détail


Et les nuages à l’horizon se couvrirent de mille couleurs comme une digue fabuleuse.
 

Là-haut Kandinsky, Mondrian, Picasso, Alphonse Gurlhie de Maisonneuve, Bastiat agrandissent le cercle des poètes disparus : Jean Ferrat, Yves Montand,  Charles Trenet, Raymond Devos, Tino Rossi…
Et Léo Ferré s’avance :
« Entre ici, René-François Grégogna, Prince de Grégoslavie, nous t’attendions ! «

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Je suis...

Je ne suis pas un Anartiste. Merci Moni.
Je ne suis pas un mécréant.
Je suis un Mec Créant. Merci Lolette. J’arrive.
Je suis toujours le même et jamais pareil.
Tu es un Maquisartiste, mon semblable, mon frère… xd

J’ai habité.
Hanoï. Le vert paradis des amours enfantines, les riches plafonds, les miroirs profonds, toute la splendeur orientale.
L’Art Dèche : résister c’est créer. Et Alès d’Eden.
Sète la Singulière. La mer, immense et verte comme une aube à l’orient des hommes.
Bézenas et les Envies de Béziers, Oletta, le Val de Loire, la Caserne des Arts Pompiers de Pézenas, la Chapelle des Impénitents, le Miam Miam chez Di Rosa et Belluc.

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J’ai dit !


Créer c’est résister.
On fait vivre l’art mais l’art ne fait pas forcément vivre.
Tout vient à point, à qui sait m'attendre.
L’art est toujours singulier. Moi aussi.
J’ai dit au gendarme de Frontignan :
Si j’avais fait comme tout le monde, j’aurai pu mal terminer : flic ou intellectuel.
Ou pire ! les deux à la fois : critique d’art.


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Crier c’est résister.


J’aime.
Les cigarettes blondes, la bière rousse, les femmes brunes, le chocolat blanc, la crème de marron, le café noir, le Cheval Bleu, les calissons d’Aix, tirer la langue,  la vache enragée, la Vache Qui Rit, les scorpions, le fromage de chèvre, les fleurs, les ruisseaux,  les innocents, la moutarde, le bruit, la Corse, la mayonnaise, l'Ardèche, les crapauds, les intelligents, la grotte Chauvet et son seul sexe de femme. Le Nombre Dort. JR l’artiviste des Sillons de la Ville qui couvre les gravats d’immenses photos.

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Je déteste...

Les intellectuels profonds et creux, l'argent, surtout les petites coupures, les lâches, les Écoles, le Ministère de la Culture, le silence, les bulldozers qui ont mis mes fresques  à l’eau, les rhumatismes de la phalangette. Mourir.

Mes mains, parmi d’autres, ont imaginé.
De Plaider coupable. De Déjeuner sur l'herbe, peint au crayon-foutre, affreux scandale.
N’allez pas voir mon exposition.

J’ai illuminé un demi-hectare de Digue’Art à Sète - où Trenet composa La Mer le long des golfes clairs et à Frontignan - où Djack L. m’offrit 30 000 francs de peintures en pot.

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Détruisez-moi tout ça, a hurlé le Préfet.

J'ai transformé les Grégolos en  Jardiniers du Quotidien. D’une Ruade j’ai mis La Peinture en V.R.A.C. (Volume Relief Action Couleur).  Et ce fut le Massacre du Printemps à Lippstadt, en Germanie,  puis à Oletta en Corse, en hommage à mes valeureux ancêtres.

Avec Les Créateurs de l'Insolite  j’ai sidéré The White Street Gallery de Key West, Florida.
J’ai inexposé à Beaubourg  et fait de La Figuration Critique au Grand Palais à Paris.

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Des Voyageurs sans Bagages ont fait un Clin d'œil à Picasso, au Palindrome de Paris. Des Jardiniers de la Mémoire ont glissé des Clins d'Art à La Création Franche. Ma Famille d'artistes et mon ami  HDR ont exposé Les Laines de l’Anartiste.

Je me souviens de L’Exposition Internationale d'Art Postal à Bézenas, du Musée Imaginaire de la Sardine à Sète et de l'étiquette du vin du Musée.

Le Musée International des Arts Majestueux  a rendu Hommage à Grégogna, d'hier à aujourd'hui, 60 ans de jeux en vrac.


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Mon seul échec ? 
mes gosses ont réussi dans la vie
...

Qui dit mieux ?


Ici et là, dans les couleurs si vives,
un dieu peint mordait dans la lumière
et semblait défier de son immobilité de roc
les va-et-vient de l'histoire.
Résistance de l'homme alliée à celle des cailloux.
Yves Ferry.

7 -1982DigueFrontignanYvesMoniJean

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils sentaient bon le sable chaud...


Il eut soudain un sourire juvénile, et cette fois réellement désarmant.
«  Vous voyez je prends la peinture au sérieux…"
Et Houellebecq referma la porte. p 178.


Nous aurons toute notre mort pour dormir.
Pablo N.

rene gregogna2

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans...



- je n’ai rencontré El Grégo qu’en fabuleux gisant
la veille du long voyage qui rajoutera ses yeux aux étoiles
Christian Durand


Sète, janvier 2015

Photos by courtesy of Moni Grégo
Moni la DIAM de Sète

 

Publié dans Hommages

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