René Gouzenne : un dernier applaudissement

Publié le par Serge Pey

René a regardé si tous les micros étaient fermés. Il a coupé le courant. René a fermé la cave. Ensuite il a rentré le panneau de la rue puis barré la lourde porte du couloir. Bonne nuit René, bonne nuit à demain...

 

Nous aurions pu ajouter avec Aragon :

« La vie est pleine d'échardes

Elle est pourtant la vie

Et cela fait du bien la nuit parfois de crier »

et Bertholt Brecht qu’il aimait tant aurait continué :

« Lorsque qu'un homme assiste sans broncher à une injustice, les étoiles déraillent. »

La mort, ce matin, est pour nous une injustice. Mais René nous aurait dit que non. Que c’est ainsi. Que nous sommes tous des témoins entre deux horizons et que nous aidons un petit peu à la course de la lumière dans la nuit.

Regardez : la haute silhouette de René quitte la rue du Taur et marche maintenant dans l’infini à la recherche de Godot en compagnie de

Vladimir et d’Estragon, de Pozzo et de Lucky.

On l’entend maugréer devant un public d’étoiles :

« Elle est si con la lune. Ça doit être son cul qu'elle nous montre toujours. » (Molloy)

Les étoiles applaudissent. Il grêle sur nous du feu.

René continue de marcher même si nous ne le voyons pas.

René Gouzenne est vivant, il s’appelle René. Il est né deux fois. Alors pas de soucis pour les poètes.

Un morceau de poème de la pyramide de la voix de la poésie s’est détaché pourtant de la terre cette nuit. Un morceau de Toulouse s’en est allé dans la Garonne jusqu’à la mer infinie où les poètes nagent.

L’histoire de théâtre toulousain, et celle de la poésie,  a perdu aujourd’hui un de ses Homère. Celui qui récitait les nouvelles Odyssées du monde avec ses clochards célestes.

Un pohémien est mort.

La bouche qui récitait, la bouche de lecture est partie.

Parti le creuseur de sens. Parti le diseur du courage des hommes dans l’histoire. Parti l’amant de l’amour.

Celui qui chaque jour nous portait le poème comme le pain nous laisse devant une table vide avec le verre de vin qu’il nous servait.

Est poète celui qui fait de l’autre un poète et René nous a appris à écouter et à dire dans sa bouche.

Je me souviens de mon premier poème, sous les projecteurs, dit devant lui. Devant le maître, celui qui avait rencontré Jean Vilar, qui avait écrit à Aragon, qui récitait Beckett.

C’était une époque où nous pleurions lorsque nous écoutions les poèmes.

René Gouzenne était à lui tout seul une épopée du théâtre et du poème. Mais comment raconter sa vie, par quel commencement, alors que nous savons que les commencements sont arbitraires et que souvent ils viennent de devant nous ?

On pourrait commencer avec le « Théâtre de Toile » qu’il fonda dans le Gers, alors qu’il était un instituteur qui portait encore le beau nom de maître d’école. René Gouzenne avec une plume un encrier et un buvard. René Gouzenne qui apprenait l’orthographe et le style, et l’émancipation par le savoir.

René Gouzenne, était de la race des transmetteurs, de ceux qui ont toujours cru que la culture et le poème pouvaient changer le monde. Naturellement, son travail artistique s’était inscrit, depuis les débuts, dans le cadre de la « Fédération des œuvres laïques » et du mouvement de l’éducation permanente et populaire. Jusqu’à aujourd’hui. La Cave-Poésie c’est aussi cette alliance entre la création et le peuple.

Artiste, René Gouzenne l’était jusqu’au bout des ongles : sa vie, son talent, ses qualités morales, son intelligence, sa générosité, sa façon de danser et d’aimer témoignent de cette relation étroite qu’il entretenait entre éthique et esthétique.

Son théâtre, transmis depuis les Grecs qui faisaient du spectateur non un consommateur de distraction mais un citoyen, était sa raison d’être. Son art de comédien était inséparable de cette conviction.

Homme de gauche oui, mais homme aussi de tous, et surtout homme de fidélité et de résistance. Tolérant dans ses convictions et mettant les valeurs humaines au-dessus des idéologies, il invitait le poème à sa table au milieu de tous.

René Gouzenne, un ouvrier, un maître d’école à l’oreille occitane, un artiste, un aristocrate du peuple, un chevalier de la récitation et du tableau noir, parfois comme un drapeau.

Donneur de parole.

Combien firent avec lui dans la lumière de la nuit leurs premières armes, leurs premières âmes ?

Je ne les citerai pas vous les reconnaîtrez dans mes trous.

René Gouzenne avec Danièle Cathala creusa la cave en 1968, poignée de terre par poignée de terre, avenir par avenir. Ils disaient à cette époque les « Poèmes pour la Commune de Paris » dans les rues et les MJC, et d’autrestextes aux énumérations de chair et de sens.

Pardonnez- moi, parler d’un ami c’est l’évoquer dans le désordre. Comme dans un dialogue d’exilé.

Comment raconter son théâtre ? si ce n’est en commençant avec Aragon qui écrivit presque pour lui :

« Je suis à la roulette de mon corps et je joue sur le rouge. Tout me distrait indéfiniment, sauf de ma distraction même. » et René Gouzenne le rêveur disait toujours avec lui : « Il y a toujours un rêve qui veille. »

Gouzenne le réciteur d’Eluard, de Beckett, de Hrabal, de Brecht et de tant d’autres, le chanteur de Ferré, de Caussimon et de tant d’autres… Celui du Condamné à mort et de l’Affiche rouge.

René Gouzenne avait la force de l’incarnation des grands du théâtre, dont beaucoup l’ont reconnu comme un des leurs.

Je n’ai jamais pu relire Beckett ou les proses d’Aragon sans sa voix, sans ses mains et son sourire.

Ohumil Hrabal, cette grande révélation du roman tchèque, fut un des pics de l’incarnation gouzennienne que son théâtre nous montra. On peut dire que René Gouzenne fut l’acteur, l’actant de Hrabal. Sa réincarnation au-dessus de ses piles de livres jetés par la barbarie du haut de ses fauteuils défoncés, ses souterrains, ses soupiraux, ses lampes noires : « Longtemps les textes que j'écrivais, disait Hrabal,  m'ont réveillé la nuit et m'effrayaient à tel point qu'il m'arrivait de bondir hors de mon lit, couvert de sueur. »

René Gouzenne nous réveillait toujours dans la bruyante solitude des hommes.

C’est vrai « qu’Un théâtre où on ne rit pas est un théâtre dont on doit rire ».C’est vrai que « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu ». Merci camarade Brecht.

René Gouzenne était un aventurier et un sage comme la définition écartelée du poème.

Homme de risque : qui se souvient de ses courses en équilibre sur le parapet du Pont neuf de Toulouse ou ses gymnastiques funambules en haut du Colisée de Rome où la police vint l’arrêter ?

Cet amateur de parapente était un cascadeur de la diction et des textes impossibles à dire, des récits, de l’absurde de la vie dans lequel il décelait, assis sur un banc ou devant un tas d’ordures, l’indicible joie.

On appelait René Gouzenne le cycliste d’Avignon. Tous se souviennent de cet homme et de son costume immaculé, sillonnant la ville et dévalant les escaliers de la Cour d’honneur avec son vélo.

René Gouzenne a été l’honneur du poème et du théâtre auquel il a donné sa vie.

Sa mort est un grand trou où le poème passe.

René Gouzenne va continuer à nous visiter et à réciter la poésie du monde. À travers nous, à travers vous.

Dans chaque morceau d’écriture dit, il sera là, sous chaque projecteur on trouvera son ombre, à chaque entracte on boira son verre de vin. Les lèvres de la lumière, quelque part dans les étoiles, récitent encore pour nous les poèmes que nous aimons.

Au bas d’un escalier de l’autre côté de l’univers, sous un projecteur, la parole retentit.

Elle sort de loin, elle vient d’un gouffre et de la nuit des temps. René Gouzenne arrive, René Gouzenne va continuer à réciter et à jouer. Sa mise en scène dans les étoiles est celle d’une nouvelle constellation. La nuit l’applaudit avant qu’il ne récite.

Son élégance, sa dignité, sa voix sont les ombres lumineuses que la Cave va continuer à porter.

Ses briques sont ses yeux qui nous regardent en gardant le poème du monde.

« Le sujet s'éloigne du verbe... et le complément direct vient se poser quelque part dans le vide…  » disait Samuel Beckett.

René : entend ici-bas ce dernier applaudissement pour toi.

Serge Pey

René Gouzenne : un dernier applaudissement
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