Résonances... par Michel Cordier

Publié le par perepeinard

La  douce chaleur de la couette ne m’a pas quitté de la nuit, profonde reconnaissance. Petit bonheur sans contrainte horaire, s’étirer avec application, savamment, en commençant par les doigts de pieds avec le sourire : champion de maisonnée, s’il vous plaît ! Et si je conservais les yeux fermés – luxe – pour se rendormir ? Oh non, plutôt écouter !

 

Michel en plein travail !

Ma respiration mange tout l’espace sonore.
Je pose une main sur mon cœur… OUI, je suis vivant ! Par contre impossible de caler les rythmes d’air et de sang ; conserve les pulsations aériennes. Tiens, le chien change de place, joue des claquettes cornées sur le plancher, la moulinette à puces en acte et tombe en masse au pied du lit. Appel ? … Non, lui pas bouger, étonnante bonne fortune. La charpente prend sa place diurne comme d’habitude ; message assuré : je - suis - là - pour - te - protéger ! Mais il y a tout de même une énigme oppressante : pourquoi ce réveil au plus fort de la nuit sans motif apparent autre qu’un sentiment de désordre ?

Dame Insomnie ne m’a jamais effleuré, je triture les images mémoire et… rien ! … A moins que… Voilà, c’est ça bien sûr, la cloche ne sonne plus les heures ! Etonnant tout de même d’être éveillé faute du son du Temps, messire l’implacable. Bon, laisse tomber, concentre-toi sur deux yeux fermés et deux oreilles ouvertes.

 

J-ai-change-de-bagnole--jpgSurprise… d’abord aucun écho canin ne résonne, ensuite le coquelet du voisin est en sourdine, pas une voiture ni de tracteur en vadrouille bringuebalante ni même la « deuche » du père Pénard qui l’invective quotidiennement de bon matin un bon quart d’heure au démarrage. Il faut dire qu’elle a son caractère… donc la manivelle est sa clé.


 Mais là, rien ! Etonnant néant de bruit, je pense aux roucoulades printanières, aux chants des « voleteurs » éperdus d’amour, de mâles territoriaux ombrageux, des rixes de la foule du laurier. En conséquence, la plume muette côtoie de près la catastrophe écologique ; qu’on ce le dise ! Résumons : pas un duvet ne vibre, pas d’écho de pourparlers canins, pas d’agneaux en tragique perte de mamelle, pas de vache en appel véhément d’eau et pire encore, pas de coup de trompette à lézarder les murs de l’âne local aux abois d’une belle.

 

Doute… suivi de dame Angoisse… je suis sourd depuis cette nuit ! J’ai dû monter le volume de l’ampli trop fort ou distendre en nocturne un axone au fin fond du centre de gestion sonore. Bon… pas sourd comme une porte de prison puisque j’entends ma respiration, le chien, la charpente ; c’est profondément rassurant.

Réveillez-vous!
Et si je me faisais un syndrome d’hibernation?

Une variation de l’autisme limité aux quatre murs ? J’ouvre un œil, le piège à rêve tournicote langoureusement au milieu de mes empilements de chambre. Nouvelle extension des doigts de pieds jusqu’à la « décollade » par contraction spasmodique de cuir chevelu. Chance, pas de témoin sinon je passe par la camisole…

 

Virgule du rythme cardiaque… une quatre roues termine la côte sur un mode aléatoire. Je reconnais sans aucun doute la chignole de père Courage, de retour du boulot pour nourrir ses gouailles. Là, il y a un problème de sur-fête ou d’adhérence. Obligé de se lever si le coup de main devient nécessaire. Ah !!! La neige sur vingt bons centimètres appelée le manteau blanc ou le linceul, c’est selon. Profond réconfort, je ne suis pas sourd et le cataclysme est naturel !
Chaussures, guêtres, parqua, besace, bâton et on y va.

 

baieHudsonC’est une bonne poudreuse qui volette en accord avec une bise tout aussi légère. Le grand Blanc sur plafond uniformément gris laisse l’impression d’un nouveau monde. La pente puis le replat rejoint le torrent qui murmure timidement tout occupé à se parer de glace. Je tombe en arrêt sur deux belles stalactites en excroissance de ramilles qui chanteraient haut et clair si le vent forçait. La ravine de la luge s’ingénie à faire tourbillonner les flocons : la Danseuse des Neiges est à l’œuvre. Au-dessus la forêt se courbe humblement sous ses cocons blancs. Pari ? Entendre le délicat froissement de soie des chutes de lest de neige, ce qui n’est pas si facile et de plus, le souffle de joie d’une branche relevant haut la tête. Un sourire pour le doux rêveur en balade car en fait de délicatesse, de nombreux craquements souvent bien sinistres ont l’écho pour eux.

 

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En pause stratégique au-dessus du village...

...la vue est magnifique, le fond de l’air vif alors que deux pelles raclent le bitume presque en rythme. La pente remonte les rares discutions de voisinage mais il est impossible de comprendre ou même de deviner un mot. Les discrets flocons emportent certainement les sons sous terre. En fait de silence, ce doit être lui aussi un timide qui ne se révèle que par un raclement par-ci ou un craquement par-là. Je n’y perds rien au final, l’atmosphère ouatée est tout à fait reposante ; petit bonheur qui ne dure qu’un temps car de l’ouest arrive une énorme vague blanche visiblement résolue à étouffer dans l’œuf la vie du vallon. Il est temps de redescendre tant que les repères ne sont pas entièrement gommés.

 

Serré au coin de la cheminée, les coudes sur les genoux pour tendre les mains en offrande, l’attitude millénaire conserve sa valeur. Soyance de la danse des flammes, craquements du bois et sifflement de nodules de sève oriente vers l’économie. Et oui mes bûches, branches et fagots, je vous suis reconnaissant de bien vouloir tomber en cendre. La chaise basse craque, elle doit en avoir assez de me supporter. Allez bouge-toi ! Tintement de casseroles, de cuillère en chute au fond du bol, gargouillis d’eau qui boue, tout le rituel du déjeuner ravive l’appétit.

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Des silences de neige aux pas glissés, tout porte à s’intérioriser entre chaleur et rêves, raison suffisante pour tirer ma révérence…

 

Photos Michel Cordier

Pensées sauvages par Michel Cordier

Publié dans Corderie en Barousse

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