Un cyborg à la fenêtre

Publié le par Le Père Peinard

La matinée est à peine brumeuse, calme, printanière, parfumée d’une foultitude d’herbes et de feuilles sur fond d’humus. Voilà l’heure d’écouter, portes et fenêtres ouvertes, les chants de Dame Nature. Les sept coups de cloche portent les ailes du premier papillon de l’année comme l’éveil du village.

 

Tout s’accorde en naissances foisonnantes sauf ce timide crayon hésitant devant ses élans de courbes, langueurs de gris et opaques noirceurs. Il me faut ses tours de force, de frénésie de touches désactivant la blancheur de cette page pour éloigner une fois de plus le manteau hivernal : EVEIL !

Bref, représenter le Cyborg, qui me hante depuis des jours dans son univers hypergéométrique ; ce n’est pas joué, loin de là ! Il faut croire que mon futur hésite lui aussi devant la lumière du monde. Pourtant, la nuit, son image dans ses moindres détails envahit mon imaginaire. Mes rêves sont allés aux oubliettes ce matin avec toutes ses formes et couleurs qui m’accompagnent portant depuis l’enfance.

 

Il faut me détendre, restituer sa liberté à ma main pour qu’elle me surprenne une fois de plus. Que dis-je, qu’elle me sidère de précision et d’efficacité. Oublie-toi dans le paysage limité au cadre de cette fenêtre connue, reconnue, parcourue dix mille fois dans ses moindres détails. Les terres, les arbres, le ciel changent mais Terre, elle non ou si peu ! Il s’agit bien de l’empreinte humaine consacrant le présent et sauvegardant son passé. Mais ce dessin est un présent au futur alors que … ah ?

 

Deux heures plus tard, le Cyborg vit. Il appelle encore la profondeur, une ombre de mouvement pour être satisfaisant. Nous sommes au dernier acte du ballet.

 

Oups ! Quelqu’un approche. Aïe, je n’aime pas trop reprendre un dessin, surtout si la fin est proche. Visiblement le crayon met de la bonne volonté pendant que les crissements d’un pas tranquille se font plus nets. La signature et c’est fi… Plus de bruit ! Je relève la tête et il est là devant la fenêtre mais c’est ……MOI ! ! !

 

Michel-en-plein-travail---copie-1.jpgJ’ai un blanc, un grand vide ; c’est incroyable, je suis en face de mon sosie. Tout y est : je sens dans son regard que ses idées, sa force, ses questions sont les miennes. Je ressens ma main qui tremble et en profite pour poser le crayon comme je peux. Dans l’élan, je repose mes deux mains sur la table et repousse la chaise en me levant.
L’éternité semble s’être abattue sur la pièce. Sa présence ressemble à une bourrasque cérébrale dans un silence massif. Je me rends compte que ma main peut s’avancer par-dessus la table, le toucher et me prouver que je ne rêve pas. Je n’y arrive pas, pas même à parler pendant que nous sourions ensemble exactement de la même manière.
SIDERANT !

 

Je réussis à relever le poignet à peu près aussi vite qu’un escargot en pente raide. L’idée nous fait éclater de rire. Enfin ma main s’avance et part à la rencontre de la sienne. Mais les cinq centimètres du bois de fenêtre se dilatent inexplicablement. D’abord la croissance est lente mais s’accélère constamment. La distance devient trop grande, colossale, abyssale alors qu’aucun de nous ne bouge. Je - non il - disparais finalement au fond d’un espace bleu-vert puis jaune en me laissant l’image rémanente de mon regard.

 

Je finis par m’asseoir par hasard, ivre d’étonnement, vertige. Un énorme vide s’installe : je sais que je me suis perdu. Des larmes tentent de diluer lentement mon sentiment de profonde détresse semblable au vide d’une petite mort.

Un jour de plus...

Il m’a fallu la journée et surtout la nuit pour m’en remettre. J’ai beau rejouer l’histoire dans tous les sens, rien ne colle. D’abord cette similitude aberrante : même couleurs de vêtements, même attitude détendue, même regard et fort probablement même caractère. Suis-je fou ? Je n’arrête pas de fixer la glace mais ce n’est pas ça ; plutôt une parfaite inversion et non un reflet.

 

Et pourquoi à ce moment là ? Etait-ce fortuit ? Je ne crois pas mais je ne sais pourquoi. Ce n’est pas un Cyborg : trop d’émotions ont surgies en lui comme en moi ! Et je n’ai même pas été foutu de lui parler. Il se posait probablement les mêmes questions vu son étonnement. Non, cette rencontre plane largement au-delà des simples mots. C’est réellement incroyable, ahurissant, imaginable et s’il n’y avait pas eu cette foutue dilatation de l’espace ! ?

Deux jours de plus...

Personne n’est au courant de la rencontre. Je devine trop bien les réactions des uns comme des autres :

« C’est du délire, arrête les pilules ! ! » version amis

« Une interaction entre la lumière et les vitres ouvertes, angle d’incidence… » version savante

« Projection narcissique face à une représentation semi-mécanique… » version psy

« Sentiment de solitude et recherche d’identité collective… » version socio

« Lien avec ton complément astral… » version ésotérique, etc.

Pour ma part, je préfère une rencontre de mondes parallèles. J’aime mieux mais qu’en est-il vraiment de tous ces possibles : mystère et boulette de suif !*

 

Enfin, le Cyborg est fini et me marquera longtemps. Je vais continuer les dessins mais le suivant sera… on ne peut plus rationnel – parole ! Un vaisseau photonique intra-galactique par exemple, et j’y mettrai comme capitaine des plus pragmatiques, le Cyborg II que mon ordiméca vient de construire.

Michel de là-bas… rousse !
Printemps 2360

Pour jlje.org

 

* ndlr : le correcteur propose « boulette de snif »…

 

La Fenêtre dans tous ses états... jlje.org

Publié dans Corderie en Barousse

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